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21 Novembre 2018 | 13, Kislev 5779 | Mise à jour le 19/11/2018 à 15h42

Rubrique Communauté

A la recherche du Grand Rabbin de (toute la) France

Les derniers Grands Rabbins de France, René Samuel Sirat, Joseph Sitruk et Gilles Bernheim (DR)

Très attendue, l’élection du Grand Rabbin de France intervient dans un climat d’interrogation sur la condition juive en France.

C’est une curieuse campagne qui se tient depuis quelques semaines dans les couloirs du Consistoire central. Dans dix jours, les Juifs de France auront à nouveau à leur tête un grand rabbin de France. Un collège de trois cent seize grands électeurs choisiront dimanche 22 juin le successeur du grand rabbin Gilles Bernheim.
  
Evénement majeur dans la vie d’une communauté, l’élection souffre pourtant d’une étonnante discrétion, comme privée des joutes qui font le sel de toute campagne électorale. Pour éviter les dérapages qui avaient émaillé les scrutins de 1995 puis de 2008, à l’occasion du double face-à-face entre les grands rabbins Joseph Sitruk et Gilles Bernheim, consigne a été donnée aux candidats d’éviter toute action promotionnelle dans les médias. Démarche salutaire, cette décision a néanmoins gelé l’expression d’un débat de fond sur les lignes respectives et les priorités des prétendants.


Un vide pesant depuis le départ de Gilles Bernheim

L’élection est pourtant largement attendue. Les circonstances de la « mise en congés » du dernier titulaire du poste ont en effet perturbé l’équilibre institutionnel du judaïsme français. « Le départ du grand rabbin Gilles Bernheim a laissé un vide » explique à Actualité Juive le rabbin de la synagogue de Neuilly-sur-Seine, Michaël Azoulay. « Il devenait urgent que l’élection ait lieu ».

La dernière affaire du Guet a permis de mesurer le prix à payer de la carence d’une voix juive forte dans la cité. « La tâche du grand rabbin de France est d’être une voix morale dans la société. Dans le débat public, sur les questions de bioéthique, de valeurs, de société, le grand rabbin doit faire entendre quelque chose » défend Rivon Krygier, rabbin massorti de la communauté Adath Shalom.

L’inquiétude croissante des Juifs de France face à la dégradation du climat social pourrait également appeler des prises de position du futur grand rabbin. Certains espèrent néanmoins que le leader religieux se concentrera sur les seules questions éthiques et morales, conformément aux statuts. C’est le cas de Michaël Azoulay pour qui « le rôle du grand rabbin n’est pas de s’exprimer sur l’antisémitisme par exemple. Son action doit être recentrée ».


Neuf candidats pour neuf tendances? 

Les responsables rabbiniques attendent à cet égard avec impatience de connaître le nom de leur futur patron. L’absence pendant plus d’un an de grand rabbin de France, titulaire d’une « autorité sur tous les ministres du culte », a été mal vécue par beaucoup d’entre eux. Sans lui, les mobilisations peuvent en effet être rendues plus délicates à mener, en particulier pour les communautés les moins dynamiques de l’Hexagone.

Le cas du Séminaire israélite de France, chargé de la formation de la relève rabbinique et en proie à une crise chronique, dessine une autre des conséquences de la vacance subie. « Au niveau des rabbins, on a pu ressentir une certaine forme d’abandon suite au vide laissé par Gilles Bernheim » confirme Michaël Azoulay. « Le grand rabbin de France a un rôle de fédérateur des rabbins, un rôle d’impulsion pour des actions vers la communauté. »  

La communauté justement, de quel Grand Rabbin a-t-elle besoin ? Neuf candidats, après le retrait du grand rabbin de Metz Bruno Fiszon, se présenteront à priori devant le suffrage le 22 juin. Neuf candidats pour autant de tendances ? Au-delà des stratégies personnelles, le morcellement des candidatures indique plutôt l’absence de figures capables de réunir sur leur nom un large courant d’adhésion.

Les candidatures successives des grands rabbins René-Samuel Sirat en 1981, Joseph Sitruk en 1988, 1995 et 2002 et Gilles Bernheim en 2008 avaient cristallisé des courants forts au sein de la judaïcité française, indiqué les chemins d’expression d’une certaine manière d’être Juif en France. Pour l’heure, ces évidences se dégagent moins aisément chez les postulants actuels, même si les rabbins Kaufmann, Korsia et Sénior, les trois favoris pour le 22 juin, incarnent des tendances relativement différentes et identifiables.


Le modèle du judaïsme français en crise?

Mais cette fragmentation des candidatures serait-elle également le reflet d’autre chose de nature plus profonde en ce qu’elle touche au modèle même du judaïsme français contemporain ? C’est la thèse défendue par le sociologue Shmuel Trigano. « La fonction de grand rabbin de France ne correspond plus vraiment à la réalité non seulement du judaïsme français mais de la France. L’idée d’une fonction représentant tous les Juifs de France n’était possible que dans le cadre d’une France centraliste et souveraine ; or ce n’est plus le cas avec l’unification européenne.

Pour l’auteur de L’avenir des Juifs de France (Grasset, 2006), « c’est toute l’architecture héritée de Napoléon qui est aujourd’hui objectivement – mais pas encore formellement – caduque. L’idée d’une seule communauté rassemblant en son sein une pluralité d’adhésions, qui fut la charte du judaïsme français d’après-guerre, a eu du mal à résister à la fragmentation de la société française et à la polarisation laïcs-religieux de la vie juive, mais surtout à sa délégitimation dans le débat public ».


"Parler même aux Juifs en dehors de la communauté"

La société juive serait ainsi parcourue par des lignes de force si différentes qu’elles rendraient très délicate toute volonté d’une parole véritablement représentative. Rivon Krygier aborde la question à travers une perspective différente. « Depuis de nombreuses années, le Grand Rabbin de France est en réalité le grand rabbin du Consistoire central et pas le grand rabbin de France » critique-t-il.

« Il faut un grand rabbin de France qui soit représentatif de la communauté dans toutes ses sensibilités. Un Grand Rabbin qui soit capable de parler même aux Juifs en dehors de la communauté » défend pour sa part le rabbin Azoulay. Un grand rabbin de toute la France en somme. 
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