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07 Juin 2020 | 15, Sivan 5780 | Mise à jour le 04/06/2020 à 16h26

Chabbat Béhaalotékha : 21h36 - 23h01

Rubrique France/Politique

Interview du juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière: "Une volonté évidente de frapper une cible juive présentant une facilité opérationnelle"

L'ancien juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière

Jean-Louis Bruguière, ancien juge anti-terroriste, analyse en exclusivité pour Actualité Juive l'attentat de Bruxelles à l'aune de ses nombreuses années passées à la tête du parquet anti-terroriste de Paris.

Actualité juive: Quelles sont les similitudes et les différences entre Mohammed Merah et Mehdi Nemmouche?  

Jean-Louis Bruguière : Ce qu'il y a de semblable c'est que l'on est devant un homme qui agit a priori seul, même si on ne connait pas son organisation logistique. Mais il apparaîtra sans soute qu'il s'est appuyé sur le réseau criminel et délinquant dans lequel il a vécu avant de partir en Syrie, et pas sur un réseau islamiste.            
Les points communs sont aussi la radicalité et le choix de la cible: il y une volonté évidente de frapper une cible juive qui présente une facilité opérationnelle. Je ne pense pas que cet homme ait effectué de longs repérages. Il a choisi la facilité.            

Mohammed Merah a fait le djihad en Afghanistan, Nemmouche en Syrie, c'est la principale différence. Le contexte syrien est aujourd'hui à l'origine de beaucoup d'inquiétudes pour les Européens. Juste à notre niveau national, à peu près 700 jeunes français ont effectué des allers-retours avec la Syrie où sévissent l'EIIL et Al Nosra. EIIL que même Al Qaïda a condamné du fait de sa radicalité.  

A.J: Nemmouche et Merah sont Français: y-a-t-il un contexte spécifique dans l'Hexagone?
  

J.-L. B.: Depuis les années 90, il y a en France plusieurs mouvances islamistes radicales: le GIA, le GSPC, qui a donné naissance à AQMI, et des groupes tunisien et marocain.  

A.J: Cette deuxième attaque semble renforcer l'idée que la menace a changé depuis une dizaine d'années. Vous confirmez?

J.-L. B.: Tout à fait. Nous avons affaire à quelque chose de plus dilué. Le système de terrorisme en réseau, hiérarchisé, est en train de laisser la place à une présence métastatique dirai-je: des initiatives individuelles, opportunistes, de personnes formées dans une région en guerre, sans véritable réseau en France, mais une connexion constante via Internet, qui véhicule sans limite les idées radicales et les appels à passer à l'acte. C'est un phénomène qui se développe de manière aléatoire, très difficile à prévoir et à affronter.  


"Il est extrêmement difficile de surveiller individuellement tous les djihadistes jour et nuit"

A.J: L'arsenal juridique français est-il adapté? Les renseignements et la police ont-ils pris la mesure de ce phénomène? A l'époque de l'affaire Merah la DCRI avait été pointée du doigt. Y-a-t-il eu selon vous des failles autour de Mehdi Nemmouche?

J.-L. B.: D'abord il faut noter que nous sommes mieux lotis que nos voisins européens qui sont concernés de la même manière que nous par la menace d'attentats de ce type. Je pense à la Belgique, comme on l'a vu, aux Pays-Bas, à l'Italie mais aussi à la Grande-Bretagne où les réseaux pakistanais sont très actifs.             Je ne pense pas qu'il y a eu des failles, car nous sommes face à un phénomène de masse. Nous possédons des moyens pour contrer et détecter les menaces islamistes classiques. Et la France, notamment suite à sa confrontation avec le GIA, est formée à la lutte anti-terroriste mieux que ses voisins.

Mais avec une estimation de 700 djihadistes français, il est extrêmement difficile, tant au niveau des moyens que de l'organisation de les surveiller individuellement, nuit et jour. Mais depuis Merah, la DCRI a changé. Devenue la DGSI, elle est dorénavant placée directement sous la tutelle du ministre de l'Intérieur, et ses moyens ont été augmentés.  

 A.J: Et au niveau juridique?

 J.-L. B.: La loi Valls permet désormais de juger une personne ayant commis des actes terroristes sur un territoire étranger. C'est une avancée. Mais en amont, sur le processus de radicalisation, beaucoup reste à faire.            

Mais rien ne changera tant que les islamistes radicaux seront emprisonnés dans les mêmes prisons que les délinquants de droit commun. La prison devient le lieu privilégié de la radicalisation, en France même. L'autre problème est que les actes préparatoires ne sont pas punis par la loi, ce qui permettrait un travail préventif plus conséquent.  


"Israël pourrait ne pas être épargné par ce phénomène"

A.J: Existe-il des raisons pour que le phénomène ne gagne pas en ampleur?

J.-L. B.: En l'état actuel des choses, non. Un nombre croissant de jeunes gagnent la Syrie, qui a aujourd'hui un rôle de véritable aspirateur à djihadistes. Mais les services français sont engagés de manière totale contre ce phénomène.              

L'autre point que je voudrais soulever, c'est qu'Israël pourrait ne pas être épargné par ce phénomène, du fait de sa proximité avec la bouilloire du terrorisme international qu'est devenue la Syrie. Bien sûr, Al Nosra et l'EIIL sont des organisations sunnites, ennemis du Hezbollah chiite allié de Bachar Al Assad. Mais tout est possible, même si s'infiltrer en Israël n'est pas chose aussi facile que d'entrer en France. Le danger est que des terroristes sunnites se trouvent également dans le Sinaï égyptien. Mais pour ce que j’en sais, les services israéliens regardent ça de très près.
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