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25 Octobre 2021 | 19, Heshvan 5782 | Mise à jour le 04/08/2020 à 22h39

Rubrique France/Politique

Shmuel Trigano : « Les Juifs se trouvent à la croisée des chemins »

Le sociologue Shmuel Trigano (Crédits Photo: DR

Le sociologue livre un regard pessimiste sur le climat actuel et inscrit la condition juive dans le paysage d'une dégradation globale.

Actualité juive: Quelle analyse faites-vous de la montée des forces nationales-populistes en Europe ? 

Shmuel Trigano : C’était un événement largement prévu par toutes sortes de sondages. Mais je ne qualifierais pas cette évolution de « montée des populismes » selon le concept en usage mais plutôt de montée de nouveaux courants nationalistes. Il faut les mettre en parallèle avec le processus de l’unification européenne. Il engendre dialectiquement des mouvements d’opposition qui défendent l’identité nationale, la continuité des Etats-nations souverains. Remarquons à cette occasion que la montée des nationalismes (de droite et de gauche, la Grèce) s’accompagne dans certains pays d’un réajustement des politiques visant à défendre leurs intérêts  nationaux contre la mondialisation. C’est le cas du décret Montebourg sur les entreprises stratégiques, qui marque un début de politique de « préférence nationale » en matière économique.

A.J. : L’extrême droite représente-t-elle toujours la menace principale pour les Juifs européens ? 

S. T. : La montée de l’extrême droite, comme le fait qu’il y ait une extrême gauche au discours extrêmement brutal, est de très mauvais augure pour la société et donc pour les Juifs. La France présente ces derniers temps le paysage d’une société fragmentée, chaotique. Pensons à la manifestation « Jour de colère », au phénomène Dieudonné, à la « Manif pour tous », à l'alliage d'une droite maurassienne et de l'islamisme. Tout ceci montre une société profondément perturbée dans laquelle les Juifs ont un rôle tout désigné de bouc-émissaire. Il y a beaucoup à dire sur le « nouvel antisémitisme »... Comme au XIXè siècle, il opère la convergence des extrêmes.

Le Front national est la vitrine politiquement correcte de cette mouvance. Avec le sentiment de puissance que ce parti retire des dernières élections, je crains qu'il ne montre son vrai visage. Sa demande d’élections parlementaires anticipées en est déjà le premier signe. Ira-t-il jusqu'à engendrer des mouvements de rue ? Le proche avenir nous le dira. Je ne crois pas que le FN puisse arriver au pouvoir. Néanmoins, c’est une force politique et idéologique très réelle qui peut provoquer beaucoup de troubles dans une société en crise profonde. Pour ce qui est des Juifs, le FN a toujours manifesté son « anti-communautarisme » et l'on sait ce que cela veut dire.

A.J. : Comment analysez-vous l’inquiétude des Juifs de France, qui semble aujourd’hui être une lame de fond très puissante au sein de la communauté ? 

S. T. : Est-ce qu’ils sont inquiets ? Si je lis l’interview récente du président du CRIF, Roger Cukierman, au Figaro, le compte-rendu qu’il en fait est plutôt « soft ». En fait, je ne suis pas sûr que l’immense majorité de la communauté juive partage une telle inquiétude. C’est cela qui est inquiétant. Elle est réelle, bien sûr, dans certains milieux, mais elle n'est pas relayée suffisamment sur le plan social et politique. La société ne veut pas l'entendre.

Ce qui est accablant, c’est que cela fait quatorze ans que cela dure et qu'on doive encore démontrer qu’il y a de l’antisémitisme, qu'il n’est pas seulement à l’extrême droite, mais aussi à l’extrême gauche, dans les médias, la culture, l’édition... Les Juifs sont restés très sobres et modestes, silencieux pour beaucoup, face à cet environnement. Sur quoi ouvre cette évolution, c'est l'inconnue. 

A.J. : Les Juifs de France se trouvent-ils à la croisée des chemins ?

S. T. : Oui, tout à fait et je l’écrivais déjà en 2006 dans « L’avenir des Juifs de France » (Grasset). Le modèle de communauté juive d’après-guerre n'est plus porté par la société française. Il y a, certes, des communautés, des institutions juives, mais le paysage n'est plus le même. La question du sens d’une continuité juive en France se pose même sans crise !

Le nouvel antisémitisme a « criminalisé » l'identité juive et la communauté juive est trop longtemps restée passive malgré quelques entreprises courageuses qui n'ont pas été relayées. La crise antisémite est inséparable de la crise structurelle de la société française. Son origine est simple : l’unification européenne ébranle une France à l'Etat-nation centralisé et centraliste le plus puissant d'Europe au moment même où un puissant flux migratoire fait vaciller son identité. Or, l'identité juive était adossée à ce modèle.


«Une société perturbée dans laquelle les Juifs sont des boucs émissaires»

A.J. : Le développement de « loups solitaires » endoctrinés à l’islam radical pourrait-il faire entrer la judéophobie dans une nouvelle ère ? 

S. T. : Je conteste la notion de « loup solitaire » ou d'« enfants perdus du Djihad », qui minorise, en les « psychologisant », l'idéologie, les réseaux qu'il y a derrière des terroristes. Depuis 15 ans, la situation est la même. Il a fallu attendre l'’affaire Merah pour un début de prise de conscience. Souvenons-nous du meurtre d’Ilan Halimi : pendant 15 jours, la France s’est demandé si c’était un acte antisémite ! L’opinion publique fait l’autruche et cherche des moyens de se rassurer. 

Les pouvoirs publics ont fait, quant à eux, beaucoup d’erreurs : l'occultation, la non-dénonciation, la non-punition des actes antisémites pendant un an et demi, le recours à une sorte de pacification inter-religieuse pour traiter une menace de sécurité publique, la minimisation de la nature de la menace qui est pleinement politique. Manuel Valls connaîtra-t-il l'évolution de Sarkozy après qu'il a quitté le ministère de l’Intérieur ; les deux ont affronté le problème de face mais ce fut une période dans leur carrière politique.
J’attends de voir.  
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