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15 Décembre 2017 | 27, Kislev 5778 | Mise à jour le 14/12/2017 à 14h19

Rubrique Culture/Télé

Interview

Jean d'Ormesson: « Mon rêve aurait été d’être un intellectuel juif »

Crédit photo : David Ignaszewski

L’académicien est décédé, dans la nuit du 4 au 5 décembre, à son domicile, à Neuilly-sur-Seine, à l'âge de 92 ans. A l’occasion de la parution de son dernier livre, « Comme un chant d’espérance », l'écrivain avait reçu Actualité juive, en juillet 2014. L’œil bleu lagon, le regard mutin, l’élégance érudite, la modestie éloquente, l’intelligence bienveillante et le désir de partager une certaine idée du bonheur.

Actualité Juive : Erudit hédoniste qui sait s’étonner, s’enthousiasmer, admirer ; éternel optimiste, amoureux de l’amour et des femmes ; l’écrivain dont le dernier livre, perçu comme testamentaire, est rapidement suivi d’un nouveau succès d’édition ; «Ecrivain du bonheur» auto-proclamé. Tel est Jean d’Ormesson…

Jean d’Ormesson : Tout est vrai sauf érudit. Je suis plutôt un amateur. J’ai en effet plusieurs fois écrit mon dernier livre. C’était vrai ! « Au revoir et merci », (ndlr 1976) était un testament. J’étais alors à l’UNESCO où j’étudiais les sciences humaines ; je me suis dit que cela ferait un roman formidable. Le livre a été publié chez Gallimard et a fait trois cent mille exemplaires ! « C’était bien », en 2003, était aussi un testament. 
« Comme un chant d’espérance » n’en est pas un ; c’est un roman sur l’univers…

A.J. Citons Jean-Luc Mélenchon : « Je suis comme tous les Français. Même quand je ne suis pas d’accord, j’aime Jean d’Ormesson ». Est-ce un exemple édifiant du consensus qui s’est cristallisé autour de « Jean d’O » ?

J. d’O. : Je pourrais vous en citer qui ne m’aiment pas ! Il est vrai que je n’ai pas une capacité de haine. J’ai détesté  Hitler, Staline mais j’aime les gens et les gens m’aiment bien.  Je ne partage pas les idées de Mélenchon, il ne partage pas les miennes mais j’ai beaucoup d’admiration et d’affection pour lui. 

A.J. : Dans « L’histoire du Juif errant », paru en 1990, votre personnage, contrairement à celui d’Albert Londres, n’est pas encore arrivé ; il s’est arrêté à Venise pour raconter son odyssée…

J. d’O. : Le personnage du Juif errant qui a nourri légendes et fantasmes, est un vecteur d’antisémitisme. Je peux être suspecté de beaucoup de choses mais sûrement pas d'antisémitisme. Des rabbins m’ont écrit leur désir de m’interroger sur le livre et je suis passé devant une sorte de tribunal qui m’a acquitté en concluant que mon livre n’était pas antisémite ! Presque dans chacun de mes livres, il y a une histoire juive ! C’est d’ailleurs une réflexion juive qui est à l’origine de ce petit livre : deux rabbins discutent et l’un dit à l’autre : « La seule question c’est D.ieu, qu’Il existe ou qu’Il n’existe pas. »


« D.ieu, dans la Genèse, sépare le Tout du rien et nous donne notre petit Tout à nous »

A.J. : Rappelons que vous avez reçu le Prix Scopus des Amis Français de l’Université de Jérusalem lors d’une cérémonie où Bernard-Henri Lévy a souligné votre « Ahavat Israel » et votre soutien aux Juifs de France... En évoquant l’affaire Bousquet, François Mitterrand aurait parlé de «l’influence du lobby juif en France». C’est en tout cas ce que vous avez rapporté dans « Le rapport Gabriel » qui a fait grand bruit à l’époque…

J. d’O. : Cette phrase, il l’a dite. Jean Daniel, Jacques Attali ont confirmé. J’étais attaqué et je leur ai demandé de le dire mais ils ont refusé. Selon moi, François Mitterrand n’était pas antisémite. Il était comme ma grand-mère : il répétait des choses entendues, notamment quand on l’irritait. Et il était lié à Bousquet. C’était presque de l’antisémitisme mondain. 

A.J. : Dans ce nouveau livre, vous racontez l’histoire de l’univers, à travers la physique mathématique et la cosmologie. Cela donne un roman sur le rien -allusion qui fait bien sûr penser à « Madame Bovary ». Parler du néant, ce n’est pas rien ! Mais ce n’est pas le rien non plus…

J. d’O. : Nous sommes entourés de deux murs : l’un, datant de quatorze milliards d’années, le « mur de Planck », du nom du scientifique qui a découvert qu’à 0 seconde, suivie d’une quarantaine de zéros avant le 1, les lois de la nature ne fonctionnent plus. Evidemment puisqu’il n’y a pas d’espace, pas de temps. Un autre mur se dresse devant nous : c’est la mort. Qu’y a-t-il derrière ces deux murs ? Y a-t-il quelque chose derrière ? Avant le Big Bang, il n’y a que le rien. Donc le rien est le Tout. C’est tout à fait simple ! D.ieu, dans la Genèse, sépare le Tout du rien et nous donne notre petit Tout à nous. On sait maintenant qu’Aristote avait tort. Qui avait raison ? La Genèse…

A.J. : La notion du temps est, avec D.ieu, le thème le plus abordé dans ce livre. Est-ce dû au mystère ?

J. d’O. : On ne sait pas ce qu’est le temps. On sait ce que sont la lumière, la matière, l’eau, l’esprit. Le temps, on ne sait pas. Le présent est éternel. Mais ce présent n’existe pas. Le temps de claquer dans ses mains : ce geste est déjà dans le passé…

A.J. : Tous ces questionnements sont très juifs. On vous imagine dans une Yeshiva ! Le titre « Comme un chant d’espérance » ne résonne-t-il pas comme l’Hatikva ?

J. d’O. : Evidemment ! Mes amis juifs me disent  « Mais c’est très juif ! » C’est du pilpoul ! Sur RTL, j’ai dit : « Mon rêve aurait été d’être un intellectuel juif ». 

A.J. Quelques mots sur votre soutien à la candidature boycottée d’Alain Finkielkraut ? 

Jean d’O. : Je ne partage pas toutes les opinions de Finkielkraut mais l’argument consistant à dire que c’est le Front National qui entre à l’Académie est très très très exagéré. « Un cœur intelligent » est un livre merveilleux. C’est un très bon écrivain. On l’a attaqué sur son sionisme. Ce à quoi j’ai répondu : « Etre sioniste n’est pas criminel »… 

« Comme un chant d’espérance ». Jean d’Ormesson. Editions Héloïse d’Ormesson. 160 p. 16 euros
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