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04 Juillet 2020 | 12, Tammuz 5780 | Mise à jour le 03/07/2020 à 09h28

Jeûne du 17 Tamouz : 03h25 - 22h45

Rubrique France/Politique

Interview

Elisabeth Lévy (Causeur): les Juifs ont raison d'être inquiets...pour la France et pour eux-mêmes"

Crédit photo : Hannah Assouline

Elisabeth Lévy, journaliste, polémiste et rédactrice en chef de Causeur a écumé un grand nombre de rédactions avant de fonder son propre journal, avec Gil Mihaely. Pour son numéro de rentrée, Causeur ouvre le bal en parlant du « Djihadisme » de Gaza à Mossoul en passant par Sarcelles…

Actualité Juive : Causeur est un magazine relativement jeune dans le monde de la presse française. En quelques mots quelle est l’identité de votre journal ?

Elisabeth Lévy : Causeur, c’est un site et un mensuel en kiosque depuis avril 2013. C’est un média d’opinions – je tiens au pluriel – qui s’est un peu construit sur le modèle du salon du XVIIIè siècle : l’art de la conversation, la guerre civilisée, l’humour, le choc des idées et des arguments… bref, il ne nous déplaît pas de mettre un peu d’ambiance dans le débat public. Et pour le coup, nous n’avons pas à nous forcer parce que, dans le drôle de monde où nous vivons, des opinions parfaitement raisonnables et parfaitement contestables – par exemple, être « contre le mariage homosexuel » ou « pour la réduction des flux migratoires » – sont tenues pour moralement scandaleuses et leurs défenseurs dénoncés comme d’effroyables racistes-homophobes-réacs. À Causeur, nous aimons la controverse, pas l’invective. Nous nous adressons aux gens qui s’intéressent aux idées, même à celles des autres. 

A.J. : Vous adressez-vous spécialement aux Juifs ? 

E.L.: Si on admet que les Juifs ont apporté au monde la Torah, l’humour et le sens de la polémique, on essaie de cocher deux cases sur trois. Causeur, bien sûr, n’est pas un « média juif ». Du point de vue « ethnico-religieux », notre rédaction est parfaitement cashère – c’est-à-dire « diverse »… Il ne s’adresse pas spécifiquement aux juifs. Savoir s’il leur parle… je n’en sais rien, c’est à vous de me le dire ! Je pense que oui, d’une certaine façon. Alain Finkielkraut, n’écrit pas seulement loin s’en faut, sur « les questions juives ». Ce mois-ci, il nous a fait le cadeau d’un texte admirable sur Péguy. Mais pour beaucoup de juifs, il est une « voix juive », ils se sentent en quelque sorte représentés par lui, comme ils se sont sentis honorés par son élection à l’Académie. Et il est très présent dans nos colonnes, puisque nous reproduisons tous les mois « L’esprit de l’escalier », notre dialogue dominical sur RCJ.

Je suis moi-même issue d’une famille plutôt religieuse, mon associé, Gil Mihaely, est israélien. Tout cela est notoire, et nos ennemis ont quelques raisons de nous dénoncer comme un foyer de propagation sioniste. Pour autant, nous ne sommes pas des militants et encore moins des porte-parole : si Causeur parle aux juifs, et j’espère qu’il le fait, ce n’est pas toujours pour leur dire ce qu’ils veulent entendre… ni pour encourager la « parano juive » (contre laquelle je ne prétends nullement être immunisée d’ailleurs car je sais que les paranoïaques ont des ennemis)…


A.J. :« Gaza-Sarcelles-Mossoul – L’été de tous les Djihads » : est-ce avec ce genre de titre que vous comptez lutter contre la « parano juive » ? 

E.L. : Je crois que la seule façon de lutter contre la parano, c’est la vérité. Or, durant la dernière confrontation entre le Hamas et Israël, elle a été doublement malmenée : par le récit manichéen, simpliste, plein de bons sentiments et fondamentalement anti-israélien qu’en ont fait les médias d’une part ; par la minimisation des proclamations et agressions antijuives qui ont accompagné la mobilisation pro-Gaza, de l’autre. Une fois de plus on nous a parlé de phénomènes isolés, de loups solitaires. La société française a du mal à affronter la réalité de l’antisémitisme arabo-musulman. Ce déni ne peut que nourrir les angoisses, les exagérations, voire les fantasmes de beaucoup de juifs. Or, en même temps, on dirait que, pour un certain nombre de nos concitoyens, « Israël » est en train de redevenir l’autre nom du mal.

Sur ces deux plans, les agissements d’Israël et l’antisémitisme en France, nous tentons de rétablir un certain équilibre en évoquant des réalités souvent passées sous silence. Cependant, sur ce sujet aussi, je tiens plus que tout au pluralisme. Aussi ai-je proposé à Rony Brauman et à Alain Finkielkraut de reprendre la conversation que nous avions eue au début des années 2000. Beaucoup de gens, y compris dans ma famille, se sont écriés : « Je ne veux pas savoir ce que pense cet antisémite de Brauman ! » Je leur ai dit, et je le redis aux lecteurs d’Actu J, que rien n’est moins juif que le refus du pluralisme. Toute la culture juive, au contraire, valorise la confrontation argumentée, donc le respect de l’adversaire. Et, faut-il le préciser, Brauman n’est pas antisémite...


« Pourquoi la version djihadiste de l'islam exerce-t-elle une telle séduction? »


 A.J. : Gaza/Sarcelles/Mossoul : Quel lien tissez-vous entre ces trois événements ?
 
E.L. : Il s’agit évidemment de trois situations bien différentes. La France n’est pas en guerre, ni menacée par une armée djihadiste et le conflit Hamas/Israël ne relève pas seulement du Djihad. Reste que, dans ces trois cas, on a brandi des drapeaux de l’Etat islamique. Pour exprimer la même chose : culte du martyr et de la mort, haine des croisés, des Juifs, de l’Occident et de toutes les valeurs libérales. Bien sûr, cette contestation djihadiste n’a aucune chance d’arriver au pouvoir en France. En revanche, de jeunes Français et Anglais (comme celui qui est en « une » de Causeur) sont allés faire le coup de feu avec l’EI ! De même, Nemmouche et Merah ne sont pas des produits d’importation, ils sont français.

Les événements de Gaza, de Mossoul et de Sarcelles (ou de Barbès si vous préférez) posent tous, chacun à leur façon, la même question : pourquoi la version djihadiste de l’islam exerce-t-elle une telle séduction ? On nous dit que cet islam-là n’est pas l’islam, et je le crois. Mais, alors, on aimerait que la majorité modérée des musulmans cesse d’être silencieuse. Et que la gauche cesse d’être aveugle par peur d’être taxée d’islamophobie. 


A.J. : Les Juifs de France ont-ils des raisons d’avoir peur ? 

EL. Je ne crois pas que les Juifs soient en danger, mais ils ont des raisons d’être inquiets… pour la France autant que pour eux-mêmes. 
  

A.J.: Est-ce que vous payez le prix chez Causeur de ne pas « crier avec les loups » ou cela fait-il la valeur ajoutée du magazine?
 
E.L. : Faire le choix de la nuance et de la complexité, c’est forcément s’exposer à la caricature des amateurs d’idées simples. Causeur est régulièrement traité de « torchon d’extrême droite », ou de « journal de fachos » par des imbéciles qui ne l’ont jamais ouvert. D’une façon générale, mes positions, quoique largement partagées dans la population, ne sont pas très adaptées à une grande carrière médiatique. Il est trop tard pour en changer, non ?
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