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24 Septembre 2020 | 6, Tishri 5781 | Mise à jour le 04/08/2020 à 22h39

Chabbat Haazinou - Chabbat Chouva : 19h06 - 20h09

Rubrique Moyen-Orient/Monde

François Heisbourg : « L’Etat islamique, un aimant de tous les djihadistes du Moyen-Orient et d’ailleurs »

François Heisbourg. Crédit photo : DR

Président de l’International Institute for Strategic Studies et conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, François Heisbourg est l’un des plus éminents experts des questions internationales. Il décrypte pour « Actualité Juive » les enjeux de la menace posée par l’EI.

Actualité Juive: Vous êtes l’auteur d’un  « Après Al Qaïda », paru en 2009 (Stock). En quoi la poussée de l’EI marque-t-elle selon vous un nouvel âge du terrorisme djihadiste ? 

François Heisbourg : C’est un nouvel âge mais ce n’est pas tout à fait celui auquel on s’attendait. Un élément d’analyse nouveau s’est introduit dans l’intervalle sous la forme des événements en Syrie. Il y a une nouvelle forme de terrorisme djihadiste dans le sens où il ne se contente pas de parasiter un Etat, comme l’avait fait Al Qaïda auprès des Talibans. C’est un groupe qui veut s’ériger directement en Etat, contrôler un territoire en imposant ses propres frontières, à cheval sur une partie de la Syrie et de l’Irak. C’est un événement tout à fait nouveau qui n’était honnêtement pas prévu au programme.

A.J. : Comment expliquez-vous la capacité d’adaptation de l’EI, efficace aussi bien dans la bataille conventionnelle que dans la guérilla ? 

F.H. : De deux manières. La première est qu’en Syrie vous avez une situation de guerre civile qui oppose tous contre tous. On compte environ cinquante groupes différents. Vous avez la combinaison de  la guérilla et de la guerre conventionnelle puisque les forces armées du régime syrien utilisent des armes conventionnelles. 
   
L’autre partie de l’explication, c’est l’effondrement de la présence américaine en Irak. L’Etat islamique n’a pas à craindre la présence d’infanterie américaine en Irak. Ajoutez à cela que le gouvernement irakien, mis en place dans les conditions d’occupation américaine, est un gouvernement largement chiite très mal vécu par les sunnites en Irak. 
   
C’est une combinaison parfaite du point de vue de l’EI : le champ de bataille pour la guérilla, les armes et l’argent en provenance des Etats du Golfe, et un sanctuaire en Irak, voire plus que cela désormais avec la prise de Mossoul il y a quelques mois.

A.J. : Jugez-vous suffisante la réaction occidentale, et en particulier celle de l’administration Obama, face à l’Etat islamique ? 

F.H. : En l’absence de guerre d’Irak en 2003, cette affaire aurait été traitée comme les Français ont traité le cas du Mali. Quand les djihadistes sont sortis du mode de la guérilla pour se lancer dans la guerre conventionnelle, les Français ont lancé une force interarmées. En l’espace d’un mois, on a étrillé les colonnes terroristes, repris le territoire qu’ils avaient contrôlé. Et grâce à un momentum très élevé des opérations au sol, on a pu empêcher la création en Afrique occidentale d’un équivalent de l’EI au Moyen-Orient. 5000 soldats ont pu le faire. Je pense que 5000 soldats américains auraient pu le faire en Irak. 
   
Mais après les mésaventures de l’ère W. Bush, il n’y a aucun soutien aux Etats-Unis pour mener ce type d’opération. On envoie plutôt des drones et des avions de combat. Cela a empêché la chute de la capitale kurde Erbil, celle du barrage de Mossoul, mais cela ne permet pas de casser l’EI. On va continuer à fournir des armes aux Kurdes et peut-être établir une cohérence entre ce qu’on fait en Irak et en Syrie. Ce sont en effet jusqu’ici deux catégories de politique qui ont été menées de manière disjointe, alors que l’EI ne reconnaît pas les frontières entre ces deux pays.


« Une guerre aérienne facilitera le recrutement de mercenaires du djihad »



A.J. : Quelles différences entre les frappes américaines en Irak et  celles possibles en Syrie ? 

F.H. : Dans le cas de l’Irak, nous avons un Etat qui invite les Etats-Unis à intervenir. Dans le cas syrien, Bachar El Assad dit qu’il serait ravi de travailler avec les Occidentaux pour taper sur l’Etat islamique. Mais les Occidentaux n’ont aucune envie d’aider un dictateur dont la répression a contribué à créer l’EI. Il n’y avait pas d’EI avant que Bachar ne réprime la rébellion. Si les Syriens ne nous invitent pas, il vaut mieux passer par le Conseil de Sécurité de l’ONU, mais on y trouvera les Russes et les Chinois. Vladimir Poutine va monnayer son approbation en reprenant l’argumentaire de Damas. Cela ne va pas être facile, même si cela ferait sens.  Il y a une logique assez forte à fournir davantage d’armes aux rebelles non-djihadistes et à frapper la partie occidentale de la Syrie. 

A.J. : Pourquoi l’administration Obama hésite tant à frapper des cibles de l’EI en Syrie ?

F.H. : Les hésitations s’expliquent par l’aventure de Bush en Irak. Le peuple américain n’a pas envie de faire la guerre. Les vidéos des journalistes James Foley et Steven Sotloff, otages de l’EI, ont remué la population américaine aux tripes. Dès que vous passez du registre de la politique au registre de la compassion, il n’y a plus de limites à la réaction des gens. 

Mais une fois qu’on a dit cela, les djihadistes savent ce qu’ils font. Le fait d’être frappé par les Etats-Unis est un argument de vente supplémentaire pour l’EI. Le groupe se constitue en aimant de tous les soutiens djihadistes de la région et hors de la région. Les frappes aériennes sont utiles ici ou là. Mais au niveau stratégique, une guerre aérienne de longue durée – et c’est vers cela qu’on avance – facilitera le recrutement de mercenaires du djihad. 
   
Avant les événements actuels, les estimations les plus sérieuses faisaient état d’environ 12 000 mercenaires. Aujourd’hui les chiffres sont beaucoup plus élevés. Et pour l’Europe, l’Australie, et dans une moindre mesure les Etats-Unis, on doit gérer le problème des « touristes du djihad », ces milliers de jeunes en provenance des Etats occidentaux qui sont allés faire le coup de feu en Syrie et en Irak et qui reviendront bientôt dans leurs pays de résidence. 
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