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28 Novembre 2021 | 24, Kislev 5782 | Mise à jour le 04/08/2020 à 22h39

Rubrique France/Politique

Enquête Actu J

Affaire Eric Zemmour : les historiens Serge Klarsfeld et Alain Michel répondent sur Vichy et les Juifs

Eric Zemmour sur le plateau de l'émission "On n'est pas couché" sur France 2, samedi soir dernier (Capture d'écran)

Les déclarations du journaliste sur le plateau de Laurent Ruquier samedi dernier ont provoqué une sérieuse polémique. Actu J a étudié les passages mis en cause dans son dernier livre et interrogé deux des historiens cités par Eric Zemmour à propos du rôle du gouvernement de Vichy dans le sort des Juifs en France pendant la Seconde guerre mondiale.

Ce qu'écrit Eric Zemmour dans son livre

Page 87 du "Suicide français", le nouvel essai d'Eric Zemmour. Le sous-chapitre, long d'à peine sept pages, s'intitule "Janvier 1973: Robert Paxton, notre bon maître". Le journaliste y explique que l'historien américain, auteur cette année-là d'un fameux "La Franche de Vichy, 1940-1944", est le Michelet de notre époque, celui qui a déterminé l'histoire "enseignée par la République à tous les enfants de France". La thèse de Paxton est résumée d'une phrase par Zemmour: "Elle repose sur la malfaisance absolue du régime de Vichy, reconnu à la fois responsable et coupable. L'action de Vichy est toujours nuisible et tous ses chefs sont condamnables".

C'est contre cette "doxa" que fulmine Eric Zemmour, qui s'appuie pour sa démonstration sur les travaux d'Alain Michel. Historien et rabbin, ce dernier est l'auteur d'un livre paru en 2012, "Vichy et la Shoah. Enquête sur le paradoxe français". Pour Zemmour, cette étude apporte un démenti incontestable à la thèse paxtonienne. Voici ce qu'écrit Eric Zemmour page 91:

"[Alain Michel] reprend, en l'étayant, l'intuition des premiers historiens du vichysme, et montre comment un pouvoir antisémite, cherchant à limiter l'influence juive sur la société par un statut des Juifs inique, infâme et cruel, et obsédé par le départ des Juifs étrangers - pour l'Amérique, pense d'abord Laval qui, devant le refus des Américains, accepte de les envoyer à l'Est, comme le lui affirment alors les Allemands -, réussit à sauver les "vieux Israélites français".


Puis page 92:

"Michel ne veut nullement réhabiliter Vichy. Il dénonce sans ambages ce statut des Juifs qui, dès octobre 1940, fait des Israélites des citoyens de seconde zone; mais il oser aller au-delà de l'émotion et de la condamnation légitimes, pour creuser les contradictions d'un pouvoir pétainiste et distinguer entre morale et efficacité politique, qui ne vont pas forcément de pair. Il glisse de la complexité dans une histoire qui appelle le manichéisme; il n'approuve pas les présupposés antisémites de Vichy, mais il reprend tout de même la ligne de défense de ses responsables à la Libération".

On retrouve ici l'essentiel de l'argumentation défendue par le polémiste sur le plateau de l'émission "On n'est pas couché", mais exposée avec un peu plus de pondération.





Alain Michel, rabbin et historien, auteur de "Vichy et la Shoah. Enquête sur le paradoxe français" (CLD, 2012)


"Ce qu’a dit Eric Zemmour a déjà été affirmé dans mon livre, mais aussi par des historiens comme Raoul Hilberg ou Léon Poliakov. C’est nouveau seulement pour les gens qui ont été hypnotisés par Robert Paxton et Serge Klarsfeld et qui n’ont pas regardé ce qui se passait autour. Le gouvernement de Vichy est effectivement le premier facteur de la non déportation des Juifs français, mais ce n'est pas le seul.

Le grand historien Antoine Prost,qui a été mon directeur de thèse, partage globalement mon point de vue. On a quelques différends sur le rôle de Pierre Laval. Il pense comme moi qu’il faut distinguer le fait d'une part que le gouvernement de Vichy était antisémite, et d’autre part, que ce n’était pas un antisémitisme meurtrier comme celui des nazis. C’est un antisémitisme d’un autre type, xénophobe. D’où le fait que le gouvernement français ait abandonné les Juifs étrangers dans le cadre d’un« troc » avec les Allemands pour ne pas déporter les Juifs français."

 

Sur les travaux de Robert Paxton et de Serge Klarsfeld: 

"Le problème de Paxton comme celui de Klarsfeld est que ce sont des historiens qui analysent les événements d’abord d’un point de vue idéologique. Automatiquement, ils font du manichéisme :il y a des bons et des mauvais. Ils construisent ensuite leur récit historique sur cette base. Moi j’ai fait un travail historique d’une autre manière. Certes,je déteste le gouvernement de Vichy mais en tant qu’historien j’essaie de constater les faits sans projeter mes sympathies ou mes antipathies. Ce n’est pas le rôle de l’historien de donner des jugements. Il faut comprendre les situations."

 

 

La réponse de Serge Klarsfeld, historien, avocat et figure de la cause des déportés juifs de France 

 

"Eric Zemmour m’a déjà fait ce type de remarque [similaire à celle tenue sur France 2] à une émission de télé [sur Paris Première, voir lien. NDR]. Je lui avais alors répondu mais la production avait finalement décidé de supprimer sa remarque et ma réponse. Pour le dire d’un mot, Eric Zemmour a complètement tort.




En juin 1942, quand les Allemands demandent la déportation des Juifs, ils demandent la déportation des Juifs français et des Juifs étrangers. A  ce moment-là,Vichy a les armes pour répondre négativement à cette demande, étant donné que Vichy disposait d’un empire français, d’une flotte qui est à Toulon, d’une économie qui fonctionne au service de l’Allemagne, et de la tranquillité que la police française assure aux troupes allemandes et qui permet à l’Allemagne d’envoyer plus de troupes en Russie.
Vichy peut et devrait répondre négativement à cette demande. Cela aurait été le meilleur moyen d’assurer la sécurité des Juifs français et de refuser d’arrêter et de déporter des Juifs étrangers.

Vichy a signé un accord selon lequel les Juifs français ne seraient pas déportés. Mais immédiatement, cet accord a été violé de la manière la plus effroyable puisque ce sont les enfants français des Juifs étrangers qui ont été déportés. Il y avait 4000 enfants à la rafle du Vel d’Hiv, presque tous étaient nés en France et étaient déclarés Français. Les enfants ont été déportés après leurs parents, livrés à eux-mêmes dans une effroyable solitude.

Pierre Laval a eu le culot de dire au Conseil des ministres : « Je peux vous rassurer, les enfants ont rejoint leur parents » !

 

Sur la responsabilité de Vichy: 

Si le nombre de Juifs déportés a été relativement limité, c’est parce que les Français ont protégés les Juifs français et étrangers. Ils  ont été protégés à partir d’août 1942 par la population française car ces derniers ont vu qu’on arrêtait des femmes et des enfants. Les églises catholique et protestante ont également fait pression sur vichy. Et cette pression a été efficace.A l’été 1943, quand Vichy  a voulu dénaturaliser les Juifs naturalisés après 1927, l’église catholique a menacé de protester publiquement. Et Vichy a renoncé à ce projet. Vichy aurait pu dire« non » en 1942 pour l’ensemble des Juifs.

 Je le répète : Vichy n’a en rien sauvé les Juifs. La France n’avait pas à livrer les Juifs. Ils auraient pu refuser de le faire, demander  à l’Allemagne de le faire eux-mêmes en zone occupée. Or Vichy a arrêté les Juifs non seulement en zone occupée mais aussi en zone libre où il n’y avait pas d’Allemands."  

 

Sur Eric Zemmour: 

"Eric Zemmour écrit ça aujourd’hui pour dédouaner le Front National selon moi. Il voudrait être un maître à penser du FN. La thèse d’Eric Zemmour et d’Alain Michel sont deux thèses juives servant celles du FN. Le travail d’Alain Michel est le même que celui des partisans de Vichy après la guerre.Mes travaux sont corroborés par une masse d’historiens, comme Henry Rousso, Pascal Joly, Denis Peschanski, Jacques Sémelin."

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