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20 Octobre 2021 | 14, Heshvan 5782 | Mise à jour le 04/08/2020 à 22h39

Rubrique Israël

Mort en direct. Enquête sur une vidéo tournée à Gaza

(Capture d'écran YouTube)

Les images montrant la mort d’un jeune palestinien sont-elle authentiques ou s’agit-il d’une mise en scène ?

C’est une vidéo qui tourne depuis plusieurs semaines sur les réseaux sociaux. Elle aurait été filmée le 20 juillet dernier à Gaza puis diffusée par l’organisation anti-israélienne International  Solidarity Movement (ISM),  dans le quartier de Shajyia, où s’étaient déroulés quelques jours auparavant de très durs combats entre  Tsahal et le Hamas. Sur le document, mis en ligne, on y voit  un jeune gazaoui vêtu d’un blue-jean et d’un T-shirt vert déambulant à la faveur d’une trêve dans les décombres à la recherche des siens. Puis un coup de feu sec se fait entendre. Le jeune homme, qui s’appellerait Salem Shamaly, s’écroule. Ses amis tentent vainement de lui porter secours. Mais deux autres coups de feu retentissent. Allongé sur le sol, Salem meurt après avoir prononcé sa shahada, la profession de foi que tout musulman doit réciter avant de rendre l’âme.

 

(La scène de la fusillade est à  2 m 20)

 

Spectaculaire, le document vidéo ne va pas sans susciter de très sérieuses questions quant à son authenticité. S'agit-il d'une scène réelle ou d’un montage de propagande visant à accréditer l’idée que des snipers israéliens embusqués n’auraient d’autre mission que d’abattre des civils sans défense? De fait, l'examen attentif des images semble bien accréditer la thèse d'une supercherie. Aucune trace de sang n'est visible sur le corps ou sur les vêtements du jeune homme alors que l’ISM affirme qu’il a été abattu de trois balles de fusil mitrailleur. Mais surtout, le visionnage plan par plan permet de constater que, grâce à une discrète coupe effectuée au montage,  Salem Shamaly se retrouve allongé sur le sol …. à plusieurs dizaines  de mètres de l’endroit où il est censé  avoir été abattu !  Une scène totalement inconcevable dans des rues envahies de gravats et de blocs de béton dans lesquelles le groupe de sauveteurs, on l’a vu au début de la vidéo, ne progresse qu’avec une extrême difficulté. 

  

La scène de la « fusillade » se situe à l’angle de deux rues devant un bâtiment détruit par les bombardements israéliens. A 59 secondes, on repère un détail jonchant le  sol, en haut de la rue de droite. Un objet métallique clairement identifiable qui semble être une casserole aux pieds de sauveteurs en gilet jaune fluorescents. A 1 minute 30, un mouvement panoramique nous fait découvrir la deuxième rue à gauche où se trouve Salem. On distingue nettement son T-Shirt vert. Le jeune gazaouite se tient debout à côté du rideau métallique d’une boutique. Un premier coup de feu éclate (2mn 23sec). Puis une discrète coupe d’image. Le plan suivant montre Salem étendu sur le sol, à coté de la casserole métallique, à plusieurs dizaines de mètres de l’endroit où il se tenait au moment où le tir a retentit !

 

La production d'un "témoin"

Comment alors défendre la thèse de l’authenticité d'un document aussi problématique? Réponse : en produisant un « témoin » capable d’attester publiquement de la réalité de la scène. Ce rôle a été rempli avec zèle et application par Eran Efrati, un ex-militant de l’organisation israélienne d’extrême-gauche Chovrim Chtika (Breaking The Silence). Depuis des années, Chovrim Chtika mène des campagnes médiatiques pour dénoncer des exactions qui, selon elle, seraient commises par Tsahal. L'organisation, qui reçoit depuis des années de généreuses subventions européennes, s'est fait une spécialité dans la diffusion de témoignages anonymes - donc invérifiables - de soldats israéliens. C'est à cet exercice que s'est livré Eran Efrati lors de la "session spéciale"  du Tribunal Russel sur la Palestine qui s'est tenue le 24 septembre à l'Albert Hall de Bruxelles. Le Tribunal Russel pour la Palestine, qui n'a de tribunal que le nom,  a été créée en 2009 par un groupe de personnalités et de militants anti-israéliens. Il organise chaque année des réunions publiques aux allures de meetings qui sont autant de parodies de justice.

 "Jusqu'à aujourd'hui nous ne savions pas d'où sont partis les coups de feu et s'il s'agissait de tirs volontaires", a expliqué à l'assistance le militant israélien avant d'assurer qu'il avait retrouvé "trois témoins" directs de la fusillade. Eran Efrati affirme en effet avoir pu recueillir les confidences des deux "snipers" de Tahal qui auraient tiré sur l'ordre de leur officier ainsi que le témoignage d'un autre gradé qui de sa position aurait également assisté à la scène. "De la fenêtre où ils se trouvaient, les deux militaires ont vu Salem Shamaly d'avancer dans les décombres et franchir la ligne imaginaire que leur officier avait déterminée au delà de laquelle les soldats considèrent qu'ils doivent ouvrir le feu. Ils ont attendu l'ordre de leur officier et ont tiré une première balle. Touché au flanc gauche et à la main, Salem s'est écroulé sur le sol. Le groupe qui accompagnait le jeune homme ne pouvait pas lui porter secours, car ils risquaient à leur tour de se faire tirer dessus.  L'un des snipers a demandé ensuite l'autorisation à son officier d'achever Salem. Celui-ci a donné l'autorisation. Deux balles ont été tirées en plein corps et il est mort immédiatement".

(Témoignage Eran Efrati devant le Tribunal Russel pour la Palestine, le 24 septembre dernier)


Eran Efrati n'a pas donné la moindre précision sur l'identité des trois soldats auprès desquels il aurait recueilli de telles informations. Il n'a pas non plus indiqué par quels moyens il les aurait identifiés, puis retrouvés, ni quelles pouvaient être les motivations de ces trois soldats aguerris, appartenant à une unité combattante d'élite, pour se confier ainsi à un activiste mandaté par une organisation d'extrême gauche connue pour ses positions hostiles à Tsahal. Mais ces témoignages anonymes ont été jugés recevables par le "jury" du Tribunal Russel pour la Palestine qui a considéré qu'ils validaient l'authenticité des images de la mort de Salem Shamaly.

Reste que si l'image a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux depuis cet été,  les grands médias sont demeurés extrêmement méfiants. En France, aucune télévision n'a jugé le document suffisamment fiable pour le diffuser. En revanche, la chaîne publique britannique Channel 4 a consacré au mois d'août plusieurs reportages sur cette affaire, défendant vidéo à l’appui la thèse de la responsabilité de l’armée israélienne dans la mort deSalem Shamaly.

 

(Reportages de Channel 4)


"Manque de crédibilité"

Pour soutenir cette thèse, Inigo Gilmore, le journaliste de Channel 4 a réalisé une nouvelle interview d’Eran Efrati qui réitère ses accusations à l’encontre des soldats israéliens. Mais en dépit du caractère très engagé du reportage qui accable l’armée israélienne, le journaliste a néanmoins eu la prudence de préciser qu’il n’a pas été en mesure de « vérifier  de manière indépendante »  le témoignage  de « l’activiste », Eran Efrati.  

Jointes ces derniers jours par Actualité Juive, les autorités israéliennes ont confirmé le  « manque de crédibilité » du document vidéo. « Nous avons dès juillet tenté d'obtenir des clarifications de la part du porte parole de Tsahal, car trop de choses paraissent suspectes », a confié à Jérusalem un responsable du ministère des Affaires étrangères. « Tsahal n'a pas pu identifier ni le lieu, ni le jour et l’heure de l’incident, ni l'unité mise en cause. Ni bien entendu le fameux sniper. La scène est d’ailleurs extravagante et ne correspond en rien aux méthodes de Tsahal.  Il serait complètement fou d’imaginer qu’une  poignée de soldat, restée isolée, éloignée de son unité en pleine zone palestinienne, ait choisi une cible au hasard, sans la moindre raison, en risquant de révéler sa position et de s'exposer à la colère des Palestiniens... Tout cela n'a aucun sens ! », conclut  la source diplomatique qui relève qu’aucun organe de presse « même le Haaretz » n’a accordé le moindre crédit au document.

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