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02 Juillet 2020 | 10, Tammuz 5780 | Mise à jour le 02/07/2020 à 08h54

Chabbat 'Houkat - Balak : 21h38 - 23h01

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Interview

« La France a joué le rôle de marchepied du Qatar sur la scène internationale »

Rencontre avec Vanessa Ratignier, la co-auteure d’une enquête passionnante sur la « lune de miel » entre Paris et Doha, qui a connu son apogée sous le mandat de Nicolas Sarkozy.

Actualité Juive : Pourquoi avoir décidé de consacrer un livre aux relations entre la France et le Qatar ?

Vanessa Ratignier : Lors de l’enquête à visée géopolitique que nous menions dans le cadre d’un documentaire pour France 5 (Qatar, 2 x 52 minutes réalisés par Christophe Bouquet et Clarisse Feletin, produits par Yami 2), nous avons entraperçu une singulière image de l’état de nos élites françaises. A examiner notre pays au prisme de l’émirat, à utiliser le Qatar comme un miroir, nous devinions une inquiétante réalité : celle d’une France sous influence.

 

A.J. : Nicolas Sarkozy a-t-il contribué pendant son mandat à la montée en puissance du Qatar ?

V.R. : Pendant le mandat de Nicolas Sarkozy, la France a joué le rôle de marchepied du Qatar, à la satisfaction de Doha. Installer son pays à la table des Grands : telle était en effet l’ambition de l’ancien émir Hamad Al Thani. Le Qatar est un petit émirat, coincé entre les deux mastodontes régionaux que sont l’Arabie Saoudite et l’Iran. Sa sécurité est un enjeu crucial. Hamad voulait éviter que son pays ne subisse le même sort que le Koweït, envahi par Saddam Hussein en août 1990. De plus, Hamad a pris le pouvoir en 1995 en organisant un putsch contre son père ; il devait donc sécuriser son règne et ses frontières. Surtout, il rêvait de puissance. Les revenus tirés du gisement gazier du pays, qui représente la troisième réserve mondiale, lui ont donné les moyens de développer sa diplomatie du chéquier. Avec son cousin et diplomate en chef Hamad bin Jassem bin Jaber al-Thani, dit « HBJ », ils ont tissé un vaste réseau d’alliés à l’international dans lequel la France est en bonne place. Les liens avec Paris sont anciens, mais à compter de l’élection de Sarkozy à l’Elysée, la France a développé un réel tropisme pour l’émirat. Hamad a été le premier chef d’Etat arabe reçu par le nouveau président, le 30 mai 2007. Ensemble, ils ont signé la vente de 80 Airbus A 350 pour un montant de seize milliards de dollars. Dans la foulée, Hamad était l’invité d’honneur du 14 juillet. Et dix jours plus tard, Doha contribuait financièrement à la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien détenus en Libye. Comme nous le racontons dans le livre, Nicolas Sarkozy a ensuite renoué avec Mouammar Kadhafi et Bachar al-Assad sous les bons auspices du Diwan [palais de l’émir à Doha, NDR]. On connaît la suite…


"On ne peut pas dire que Doha soit en pointe dans la lutte contre le terrorisme" 


A.J. : Outre Nicolas Sarkozy, le Qatar peut-il s’appuyer en France sur des relais d’opinion influents ?

V. R. : Le Qatar est parvenu à nouer des liens à tous les niveaux d’influence, aussi bien à droite qu’à gauche. Nicolas Sarkozy est très proche des Al-Thani, tout comme l’est son ancien rival Dominique de Villepin, qui entretient des relations personnelles avec la famille régnante. Les socialistes n’ont pas été négligés. L’émirat peut également compter, à l’Assemblée nationale, sur le groupe d’amitié parlementaire France-Qatar, qui recense près de soixante membres. Ces derniers sont des relais de premier ordre. Prenons l’exemple de la convention fiscale. Signée en 1990, elle organise l’imposition des biens du Qatar en France. En 2008-2009, alors que la crise financière s’abat sur nos économies mondialisées et que l’on recapitalise les banques en urgence, le Parlement vide de sa substance cette convention, permettant ainsi au Qatar d’investir dans tous les pans de l’économie sans avoir à se préoccuper d’une fiscalité excessive. Le besoin de liquidités ne justifie pas, me semble-t-il, qu’on malmène ainsi l’intérêt général. Depuis l’élection de François Hollande, les relations franco-qataries se sont certes normalisées mais le sujet reste très sensible. En témoigne le combat des ressortissants français, qui ont été bloqués pendant plusieurs années dans l’émirat pour avoir résisté à leur sponsor qatari. L’exfiltration en urgence, à moins de deux ans d’intervalle, des deux proviseurs des deux lycées français implantés à Doha, le premier pour « non-conformité des programmes avec la loi locale » – en creux, avec l’islam –, le second pour s’être prétendument rendu coupable d’une « atteinte à la religion musulmane », est également emblématique de la manière dont nos principes républicains sont rudoyés. En France, le Qatar peut se prévaloir d’un soutien infaillible de la plupart de nos élites. Face à Doha, Paris n’élève jamais la voix.

 

A.J. : Selon plusieurs experts que vous citez, la politique pro-Qatar de Nicolas Sarkozy a œuvré contre les intérêts français dans le Golfe. Pour quelles raisons ?

V.R. : La politique du « tout-Qatar » mise en œuvre par Paris entre 2007 et 2012 a quelque peu distendu les relations avec nos alliés dans la région, qui étaient profondément agacés par la quête d’influence effrénée de l’émirat.


A.J. : On présente le nouvel émir Tamim comme un dirigeant plus prudent que son père sur le plan diplomatique. Pensez-vous que le Qatar pourra continuer à concilier un soutien sans faille aux forces islamistes dans la région tout en se posant en allié inconditionnel des Occidentaux ?

V.R. : La diplomatie qatarie témoigne d’une certaine duplicité. Quand Tamim arrive au pouvoir en juin 2013, le Qatar est dans une position délicate. L’émirat essuie de nombreuses critiques concernant son soutien, pour ne pas dire son ingérence, dans les Printemps arabes. Doha s’est fait le principal sponsor des Frères musulmans. Ses agissements en Libye et en Syrie suscitent de profondes inquiétudes, à tel point que le Diwan a pu être qualifié d’apprenti-sorcier. Cela a provoqué de fortes tensions au sein du Conseil de Coopération du Golfe, tensions qui ont culminé en mars 2014 quand l’Arabie saoudite, le Bahreïn, les EAU ont rappelé leur ambassadeur à Doha.

Les Etats-Unis ont eux aussi peu goûté les excès de la diplomatie qatarie. Or la Maison-Blanche, qui dispose d’une base militaire à Doha, est le garant de la sécurité du Diwan. Washington publie régulièrement des listes de personnes soupçonnées d’entretenir des liens avec le terrorisme, en Syrie ou en Irak entre-autre. Parmi elles, d’après les informations du Trésor américain, certaines vivent au Qatar ou y lèvent des fonds. Certes, il s’agit de donations privées, mais sur lesquelles l’Etat ferme les yeux. On ne peut pas dire que Doha, membre de la coalition contre Daech, soit en pointe dans la lutte contre le terrorisme malgré les dénégations de ses dirigeants.

 

Vanessa Ratignier et Pierre Péan, Une France sous influence. Quand le Qatar fait de notre pays son terrain de jeu, Fayard, 484 pages, 23 €.

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