Default profile photo

16 Décembre 2017 | 28, Kislev 5778 | Mise à jour le 14/12/2017 à 14h19

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Interview

Antoine Sfeir: « Les Israéliens, les Iraniens et les Turcs dirigeront demain le Moyen-Orient »

Pour Antoine Sfeir, les Occidentaux se préparent déjà à la réintégration diplomatique de l’Iran. (DR)

Directeur des Cahiers de l’Orient, Antoine Sfeir étaitl’invité des « Amis du CRIF » le 5 novembre dernier. Il livre pour Actualité Juive son regard savant et décapant sur les nouveaux équilibres au Moyen-Orient.

Actualité Juive : Le titre de votre intervention « Des printemps arabes aux hivers islamistes ? » prend la forme d’une question. Est-ce à dire que la domination islamiste n’est pas selon vous l’issue inéluctable des insurrections de 2011 ?

Antoine Sfeir : L’islamisme n’est qu’une partie de l’islam. C’est pour cela qu’il faut éviter les amalgames. Tout Arabe n’est pas musulman, tout musulman n’est pas islamiste, tout islamiste n’est pas salafiste. Un islamiste est celui qui veut réislamiser le champ social, le champ administratif, le champ judiciaire, mais également les champs politique et économique. C’est quelqu’un qui cherche à s’emparer des rouages du pouvoir. Il admet les frontières, les Etats. C’est l’islamisation par le haut. Le salafiste veut lui revenir au salaf, à l’originel, au VIIe siècle. Mais il n’est pas intéressé par l’Etat. La planète tout entière est son champ d’action. A partir de ce constat, je crois que l’islamisme n’est pas du tout inéluctable. Aujourd’hui nous assistons à un islamisme qui déferle comme un tsunami. Mais il faut revenir à la source. Pourquoi ce déferlement ? Parce que l’Occident s’est allié dans les années 1950, au sortir de la guerre de Suez, avec ceux qui avaient une lecture littéraliste de l’islam, c’est-à-dire les Saoudiens. Et cela au moment où s’installaient dans toute la région des dictatures militaires, et où le seul théâtre d’expression libre était les mosquées, déjà aux mains des Saoudiens grâce à des rétributions. A commencé dès lors l’islamisation sociétale de toutes les sociétés arabes. C’est le sens du fameux slogan « l’islam est la solution ». On a assisté à la construction d’un système islamique mis en place par celui qui était encore le prince héritier saoudien, Fayçal : la Ligue islamique mondiale, l’Organisation de la conférence islamique et la Banque islamique de développement. Et l’Occident qui avait contracté une alliancestratégique avec Riyad ne souhaite pas jusqu’à présent fâcher les Saoudiens.


A.J.: L’islamisme politique est-il un phénomène politique homogène ?

A.S. : L’islamisme politique n’est qu’un des courants d’idée et d’opinion de l’islamisme auquel nous assistons et dont l’incarnation est les Frères musulmans. Ceux-là sont venus dans les années 1950 en Arabie Saoudite. Le roi Fayçal avait alors conseillé au père de Tariq Ramadan, Saïd Ramadan, d’aller construire un centre en Suisse plutôt que de s’intéresser aux Saoudiens. Ramadan y créera en 1961 le fameux Centre islamique de Genève. Mais les Saoudiens, qui sont des salafistes, n’ont jamais supporté les Frères musulmans. C’est le Qatar qui, n’ayant pas le choix, a choisi les Frères musulmans aussi bien en Tunisie avec Ennahdha, qu’en Egypte, au Liban et en Syrie. C’est pour cela que les Saoudiens, qui craignent ce qu’ils ont eux-mêmes enfanté, comme les Qataris, se retrouvent à faire le grand écart. Il en va de même pour la Turquie d’Erdogan qui s’est alliée un moment avec Daesh et qui aujourd’hui est obligée de laisser passer des combattants kurdes.


A.J.: Regrettera-t-on encore dans dix ans d’avoir laissé l’Etat islamique prendre ses quartiers en Syrie ?

A.S. : J’espère qu’on ne le regrettera pas dans dix ans mais il est certain que notre responsabilité est engagée. Regardez ce qu’on a fait en Libye. On a défendu la population de Benghazi, ce qui est à notre honneur. On a laissé mourir la population de Syrte, ce qui est à notre déshonneur. Depuis qu’on est intervenu, il n’y a pas une journée en Libye qui passe sans qu’il n’y ait de mort. Est-ce ce que l’on voulait ? On a éclaté le pays et l’on est parti. Et c’est ce que l’on est en train de faire en Syrie.


"La diplomatie israélienne ne dépend pas des Etats-Unis. Israël a son propre agenda"


A.J.: Vous voulez dire que des frappes contre Daesh en Syrie n’allaient pas de soi ?

A.S. : Toute opération militaire sans vision politique est inutile. Personne n’a demandé aux Occidentaux d’intervenir. J’aurais été le premier à applaudir à la chute de Bachar El Assad. Mais pourquoi devrions-nous choisir entre la peste et le choléra ? En outre, le choléra est aujourd’hui plus dangereux que la peste. Et puis fallait-il quarante ans pour découvrir que le régime syrien était dictatorial ? Il suffisait d’appeler n’importe quelle famille libanaise pour le savoir ! Je garde les traces des sévices que m’a fait subir cette dictature.


A.J.: Devenue puissance moyenne, la diplomatie française comptait sur son influence pour maintenir son prestige. En a-t-elle toujours les moyens en Orient ?

A.S. : Pourquoi parler de puissance moyenne ? La France était la seule puissance sur la scène moyen-orientale à pouvoir discuter avec tout le monde, y compris avec Israël. Quand voulaient se parler l’Israélien et le Palestinien, le Libanais et le Syrien, l’Egyptien et le Soudanais, ils le faisaient en passant par la France. Et ce n’est plus le cas depuis le jour où la France a pris parti pour un camp contre un autre [Jacques Chirac avait accusé la Syrie d’être responsable de l’assassinat du Premier ministre libanais Rafic Hariri en 2005, avant même le début de l’enquête, NDLR] elle a perdu toute crédibilité. La France conserve toujours son influence. Il y a une demande de France extraordinaire. On demande à la France de retrouver son rôle de passerelle entre les peuples, d’être le trait d’union entre les peuples et les Etats.

La diplomatie israélienne ne dépend pas des Etats-Unis. Israël a son propre agenda. Le 25 août 2011, les Etats-Unis via la loi d’Amato ont épinglé deux-cents entreprises israéliennes travaillant en Iran. Pourquoi? Parce que les entreprises israéliennes en Iran ont dépassé par leurs résultats les entreprises américaines commerçant en Iran sous couvert canadien. Autre exemple, 23 avocats américains de General Motors sont actuellement en permanence en Iran pour attaquer les positions de Peugeot et de Renault qui travaillent avec le constructeur automobile iranien Khodro.


A.J.: Les diplomaties seraient donc déjà dans le coup d’après, à savoir la réintégration de l’Iran dans le concert des nations ?

A.S. : Tout à fait. Ceux qui dirigeront demain le Moyen-Orient seront les Israéliens, les Iraniens et les Turcs. Les Turcs sur les populations turcophones de l’Asie centrale, les Iraniens sur la mer Caspienne mais également sur le Pakistan, l’Afghanistan et le nouveau Baloutchistan libre qui va naître, et les Israéliens sur le Proche-Orient, y compris sur la vallée du Nil.


A.J.: Ca serait la fin de la parenthèse saoudienne ?

A.S. : Pas une parenthèse mais un épiphénomène. La nature a horreur du vide. Les sociétés ayant été islamisées, on a assisté à une surenchère des dirigeants : Saddam Hussein qui a ajouté « Allah Akbar » sur le drapeau irakien, Hosni Moubarak qui se montrait à la prière… Aujourd’hui, les choses reviennent un peu sur les rails. Mais il est certain que le chiite a son Vatican, qui est Téhéran, et que le sunnite ne l’a plus, puisque le rôle de l’Arabie Saoudite est contesté et par l’Egypte, et par le Qatar et par la Turquie.

Powered by Edreams Factory