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02 Juillet 2020 | 10, Tammuz 5780 | Mise à jour le 02/07/2020 à 08h54

Chabbat 'Houkat - Balak : 21h38 - 23h01

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Rencontre exclusive avec un combattant kurde en guerre contre l'Etat islamique

Cet automne, Amir Shelazi est revenu du Kurdisatan, où il assisté sur le front aux combats entre peshmergas kurdes et combattants de Daesh. Il dit en être revenu « changé ». Il nous raconte son périple.

Actualité juive : M. Shelazi, vous êtes aujourd’hui français mais vous êtes né au Kurdistan. Pourquoi votre famille a-t-elle quitté son pays ?

 

Amir Shelazi : Nous sommes arrivés en France en décembre 1990.  Nous du quitter le Kurdistan en 1988 à cause du génocide organisé par Saddam Hussein contre la population kurde. Nous sommes restés deux ans dans le camp de Marbin en Turquie et puis Danièle Mitterrand nous a amené en France, en décembre 1990, par le biais de la Fondation France Liberté.

 

A.J. : Il y a deux mois vous rejoignez les Peshmergas (combattants kurdes) sur le front, dans leur combat contre l’Etat islamique. Quand avez-vous pris cette décision ?

 

A.S. : Dès que l’Etat terroriste comme je l’appelle a lancé sa première attaque contre le Kurdistan, le président Massoud Barzani a lui lancé à la télévision un appel aux volontaires pour participer une guerre contre ces terroristes.

Ici en France, nous avons fait  quelques manifestations pour que l’Etat français intervienne. Une fois que François Hollande a décidé de soutenir le Kurdistan et les peshmergas, nous avons pris la décision d’y aller.

Les Kurdes sont très contents du soutien de la France.

 

A.J. : Comment vous êtes-vous rendus au Kurdistan ?

 

A.S. : Nous sommes partis en voiture d’Angoulême pour un voyage  de 4800 km. Avec mon père et un ami. Nous sommes passés par l’Italie, la Slovénie, la Serbie, la Yougoslavie, la Bulgarie et le Turquie et l’Irak.

 

A.J. : Etiez-vous attendus sur place ?

 

A.S. : Oui et non. J’avais pris contact avec des membres du gouvernement kurde. Ils m’ont déconseillé de venir et m’ont dit : « Pour l’instant on n’a pas besoin de vous et nous n’avons pas assez d’armes pour tout le monde ». Mais j’ai insisté et j’y suis allé.

 

Le premier jour, quand nous sommes arrivés, notre famille était assez étonnée de voir des Européens débarqués, alors que des Kurdes fuient en Europe justement. Je leur ai expliqué que psychologiquement je ne me voyais pas rester les bras croisés alors  que le pays va mal.

 

A.J. : Comment vous êtes-vous enrôlés ?

 

A.S. : J’ai pris contact avec l’armée le lendemain. Plus exactement avec le général Aljab Kaymaz et Afid Barzani. J’ai insisté pour partir avec eux au front. Ils ont cédé au bout de trois jours, et m’ont dit : « trouve un uniforme et viens ». Je suis parti avec Barzani et j’ai rejoins le général qui contrôlait alors le front au niveau du barrage de Mossoul depuis une semaine. Nous étions en première première ligne.

Les Peshmergas venaient de reprendre un village tenu par les terroristes. Sauf deux maisons dans lesquelles des terroristes s’étaient retranchés avec des snipers. Tous étaient kamikazes. Ils avaient aussi des lance-roquettes. Les Peshmergas ne pouvaient pas lancer l’assaut à cause des snipers car la région est désertique et n’offre que très peu d’abris. Il fallait faire extrêmement attention à ne pas être dans la mire des tireurs.

 

A.J. : Comment s’est dénouée la situation ?

 

A.S. : Mal. Au bout d’un moment un groupe de Kurdes a décidé d’attaquer avec des hummers blindés de l’armée. Ils ont lancé l’assaut et nous, à pied, avons fait le tour pour rentrer dans le village et s’approcher au mieux des deux maisons. Mais le général Kaymaz et Afid Barzani avec d’autres militaires présents dans les hummers de l’armée se sont fait immobiliser par un sniper qui a crevé les pneus. Un des terroristes est sorti d’une maison pour lancer une roquette contre le hummer qui a pris feu. Apparemment, ils sont bien entrainés et savent viser les points faibles du véhicule. De notre côté, nous avons fait le tour pour nous approcher des maisons. Un d’entre nous s’est approché d’une habitation et, malheureusement, un kamikaze est sorti sur le pas de la porte et s’est fait exploser.

 

A.J. : Avez-vous une formation militaire ?

 

A.S. : Pas du tout.

 

A.J. : Vous êtes arrivés dans le feu de l’action…

 

A.S. : Je n’en demandais pas autant pour le premier jour… Et puis après l’explosion du terroriste il y a eu un grand silence… Nous avons pensé qu’il ne restait plus personne. Un Peshmerga s’est levé alors pour s’avancer vers la maison et a reçu une balle dans la poitrine. Il restait au moins un sniper dedans… Il est mort dans l’ambulance qui l’emmenait à Dohuk. Une autre peshmerga en face a reçu une balle dans la joue. Afid Barzani, le frère du président, a décidé de se rapprocher de lui pour le mettre à l’abri avec un autre Peshmerga. Il a reçu une balle dans le bras.

 

A.J. : Et vous, psychologiquement, comment vous portez-vous après un tel baptême du feu ?

 

A.S. : Psychologiquement plusieurs choses m’ont marquées. Mais bizarrement c’est le silence que j’ai ressenti le plus fort. Le silence autour des zones de guerre. On traverse des villages fantômes. Quand on pénètre dans la zone de guerre on voit les énormes trous causés par les bombes de l’aviation, les impacts de balles, des carcasses de voitures de terroristes, des corps, des morceaux de corps… L’aviation américaine nous a beaucoup aidés...  Moi qui ai grandi en France, ça fait quelque chose. Mais nous nous sommes rendus là bas pour la liberté, et pour nous battre contre le terrorisme. Aujourd’hui je me demande pourquoi nous, les Kurdes qui sommes pourtant assez nombreux dans le monde (45 millions) pourquoi à chaque fois ca tombe sur nous. Et surtout pourquoi nous sommes si désunis. Les Juifs sont plus malins, vous êtes très solidaires, c’est votre force.

 

A.J. : Pensez-vous que le Kurdistan est plus proche que jamais d’une vraie indépendance ?

 

A.S. : Aujourd’hui le Kurdistan est semi-autonome. Nous dépendons toujours du gouvernement central à Bagdad et malgré que nous ayons notre  propre parlement notre propre armée notre propre constitution, nous sommes liés à eux par le budget. Avant l’attaque des terroristes cela n’allait pas très bien avec le gouvernement central irakien. Depuis trois ou quatre mois le budget du Kurdistan était coupé. Personne ne recevait de salaires, ni fonctionnaire, ni militaires.

A la même période, le président Barzani revenait d’un voyage en Europe auprès des communautés kurdes et des différents gouvernements locaux. A son retour au Kurdistan, il a annoncé qu’il allait lancer un grand référendum pour l’indépendance du Kurdistan. Je pense que c’est une des raison pour laquelle Bagdad n’a pas combattu les terroristes quand ils sont rentrés dans Mossoul.

 

A.J. : C’est à dire ?

 

A.S. : Toute l’armée irakienne s’est enfuie à l’approche de Daesh. Les hauts gradés ont reçu l’ordre de Bagdad d’évacuer. Alors qu’ils étaient 60.000 militaires irakiens à Mossoul avec des armes lourdes ! Ils ont tout laissé derrière eux, aux mains des terroristes. A aucun moment le gouvernement central n’a voulu aider les Peshmergas à affronter les terroristes. Quelle est la cause de cette lacheté ? Notre volonté d’indépendance générait-elle Bagdad ?

 

A.J. : Vous êtes restés combien de temps sur place ?

 

A.S : Un mois. Nous devions rester une semaine sur le front. Mais au vu du nombre de morts et de blessés nous avons du évacuer au bout d’un jour seulement. Nous sommes restés ensuite deux jours à Dohuk. Puis nous sommes repartis au front, à Zumar, une grande ville où nous avons des amis. Nous devions y rester  un jour, mais cela ne s’est pas passé comme prévu. Car le jour où nous sommes arrivés, Daesh a lancé une attaque contre la ville. C’est Afid Barzani qui dirigeait alors les manœuvres peshmergas. Les Peshmergas étaient très contents de nous avoir auprès  d’eux. Que des Kurdes européens viennent les aider leurs a remonté le moral.

 

A.J. : Comment s’est passé votre séjour à Zumar ?

 

A.S. : Mal aussi. On a pénétré dans la ville sur deux cents mètres, il faisait 50° et nous n’avions pas d’eau. Il y avait un pick-up rempli de glace à l’entrée de Zumar et nous sommes arrêtés pour demander s’il y avait de l’eau pour nous, tandis que les  gens que nous accompagnions ont continués d’avancer. A ce moment là, un peu en avant de nous, une maison a explosé, et  un pick-up et un camion-benne tous les deux conduits par des kamikazes ont percuté les véhicules.

Pour cette attaque je pense qu’il s’agissait de Tchétchènes. Nous avons plus peur d’eux que des anciens Bassistes irakiens qui ont rejoint les rangs des terroristes. Les Tchétchènes sont près à tout et n’ont pas peur de se faire sauter.

 

A.J. : Comment savez-vous qu’il s’agissait de Tchétchènes et de manière générale quel est votre degré de connaissance de vos ennemis ? 

 

A.S. : Avec les corps que nous retrouvons nous avons accès à pas mal de renseignements grâce aux objets qu’ils transportent. Cela nous laisse penser qu’il y a beaucoup de Tunisien parmi les combattants, et beaucoup de Tchétchènes parmi les terroristes. De plus, il y a selon nous 1000 français qui ont rejoint les rangs de Daesh.

 

A.J. : Beaucoup d’Européens ont rejoint les Peshmergas ?

 

A.S. : Il ya des Kurdes d’Allemagne, d’Angleterre, de Hollande… D’ailleurs il y a deux Hollandais qui se sont morts le premier jour de notre arrivée.

 

A.J. : Vous étiez également au barrage de Mossoul quand l’Etat Islamique a décidé de le prendre ?

A.S. : Non je suis arrivé après. Les Peshmergas avaient déjà repris le contrôle. Mais tous les soirs Daesh lance une petite attaque pour essayer de reprendre le barrage.

 

A.J. : Avez-vous l’impression qu’ils sont plus nombreux que vous ?

 

A.S : Ce que je sais c’est qu’ils sont très déterminés. Ce n’est plus l’époque de la kalachnikovs quand les Peshmergas attaquaient l’armée irakienne ou inversement. Là, nous avons affaire  à des maisons piégées, des kamikazes, des snipers. Les maisons sont piégées, les routes sont piégées. L’ennemi ne résiste pas beaucoup, mais il rend notre progression très difficile à cause de tous ces explosifs.

 

A.J. : Ils ont du bon matériel selon vous ?

 

A.S. : Oui, Daesh est très bien équipé. Ils ont des armes lourdes, des explosifs en grande quantité. On se questionne sur leur provenance. Nous avons prélevés 5 tonnes d’explosifs seulement sur les 200 mètres où nous avons progressé. L’aviation américaine a d’ailleurs donné pour instructions de quitter Zumar. Elle a décidé de la bombarder parce qu’elle était bourrée d’explosifs. Jusqu’aujourd’hui les Peshmergas n’ont pas réussi à prendre le contrôle de la ville à cause de cela.

 

A.J. :Qu’est ce qu’il se dit dans les rangs kurdes à propos de la puissance de l’EI ? Accusent-ils des pays en particulier d’aider Daesh ?

 

A.S. : Pas directement, car nous avons beaucoup d’ennemis parmi nos voisins : l’Iran, le gouvernement irakien, les Turcs, les Syriens. On ne peut se permettre de les accuser directement. Mais nous pensons que la Turquie joue un rôle trouble : elle a refusé de signer un accord international contre  Daesh et a refusé d’intervenir. De plus tous les terroristes arrivent par la Turquie.  Il y a un mois il paraît que le consul de la Turquie a été libéré par les terroristes contre un stock d’armes lourdes. On a vu des photos sur internet de militaires turcs qui effectuaient un échange avec Daesh.

 

A.J. : On dit qu’Israël a bonne réputation parmi les Kurdes. Vous confirmez ?

 

A.S. : Quand le président Barzani a proposé un référendum le premier pays à reconnaître officiellement le gouvernement de transition pour mener à un  Kurdistan indépendant fut Israël. Et puis il y a des juifs kurdes depuis toujours au Kurdistan. J’en connais deux ou trois qui ont installés vers Dohuk. Ils ne veulent par partir car ils disent : «  c’est notre terre aussi ».

Tout le monde à sa place au Kurdistan, les juifs, les chrétiens, les yézidis. C’est un territore où l’on trouve des églises et des mosquées.

 

A.J. : De quoi le Kurdistan a-t-il le plus besoin aujourd’hui ?

 

A.S. : D’armes lourdes et de formation de la part de puissances ayant déjà mené de telles guerres. Nous n’avons pas cette expérience des explosifs, des snipers. Mais les Kurdes sont très patriotes et très motivés.

 

A.J. : Vous allez essayer d’y retourner ?

 

A.S. : Je vais essayer d’être guide et  traducteur de l’armée française si elle décide de partir et qu’elle accepte ma candidature.

 

A.J. : Avez-vous un message à faire passer ?

 

A.S. : J’espère que la communauté  internationale va se mobiliser encore plus contre cette menace terroriste. Les Irakiens n’interviennent pas, tout les Syriens et la Turquie. Il n’y a que les Peshmergas.  

Aujourd’hui je vois le monde différemment. En France, on est assez bien, le climat est bon, les lois sont démocratiques, il n’y pas de guerres, c’est très calme. Chez nous nous avons toutes les ingrédients pour vivre aussi bien. Vous savez le Kurdistan par rapport au reste de l’Irak, c’est comme Dubaï. Nous sommes en avance, par rapport à la propreté, l’électricité, les immeubles qui poussent partout, et surtout la démocratie. Alors que nous n’avons même pas de vrai budget. En tout cas nous n’avons pas peur. La vie continue au Kurdistan. On ne va pas se laisser abattre psychologiquement par des terroristes, c’est leur but.

 

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