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18 Novembre 2017 | 29, Heshvan 5778 | Mise à jour le 17/11/2017 à 12h11

25 novembre - Chabbat Vayétsé : 16h43 - 17h53

Rubrique France/Politique

Les Juifs de France échapperont à la ghettoïsation? Par Shmuel Trigano

Le sociologue Shmuel Trigano, auteur de "15 ans de solitude. Les Juifs de France 2000-2015", à paraître le 11 février (DR)

Le billet du sociologue Shmuel Trigano.

Les dispositifs de sécurité militaire et non plus seulement policière autour de tous les lieux juifs, s'ils sont les bienvenus, matérialisent de façon très concrète un état de faits qui jusqu'à présent relevait d'une ambiance à laquelle il semble que tout le monde se soit "habitué" et que l'on peut définir comme l'isolement objectif (et pas seulement idéologique et psychique) des Juifs dans la société française.  C'est tout le spectre de la vie juive qui se retrouve ainsi "enfermé" et tenu à distance de la vie normale. Les conséquences - et déjà le constat - de cet état de faits  sont gravissimes. Le dispositif sécuritaire isole la socialité juive du reste de la société civile et provoquera inéluctablement la désaffection des Juifs tenus à distance de leurs lieux et activités (écoles, culte, approvisionnement), du fait de la dangerosité et de l'anormalité qui vont leur être désormais attachées. L'étiolement et la raréfaction qui en résultera est probable.

C'est une ghettoïsation de fait qui est en train de se produire d'autant que la menace est censée être diffuse à l'échelle de toute la société et plus seulement d'éléments étrangers aisément repérables. La communauté juive est devenue un fortin assiégé.

 Toute projection dans le futur ne peut qu'inquiéter. Comment celà va t-il se passer  quand la protection militaire va cesser? Et pourra-t-elle cesser avec plus de 1000  djihadistes uniquement français répertoriés, sans compter les Belges, les Allemands, la radicalisation des mêmes terroristes une fois en prison, le fait que les 3 derniers assassins auraient dû être en prison au moment de leurs méfaits et qu'ils avaient été libérés de façon anticipée, etc?  Les conditions de leur haine religieuse, elles non plus, ne sont pas près de cesser, à la fois du côté du pseudo "Etat islamique" comme de l'Autorité palestinienne et du Hamas qui déversent une incitation à la haine permanente, à laquelle les musulmans du monde entier sont sensibles: le mythe de l'enfant palestinien tué par les Juifs fut invoqué par tous les terroristes qui se sont attaqués aux Juifs en France et en Belgique. Mais il n'y a pas que celà. Inquiétant est aussi le discours de l'Etat qui a opté, comme il le fait depuis l'affaire Merah, pour une explication et une solution uniquement sécuritaires, alors qu'il fait face à un problème national et politique qui obligerait à des actes politiques de grande envergure concernant la réforme de l'islam en vue de son intégration dans le pacte national, cadre du pacte laïque (1). Le "politiquement correct" qui règne toujours dans le discours de l'Etat - si l'on excepte quelques "incartades" de Manuel Valls - doit de ce point de vue susciter la plus grande inquiétude du point de vue des Juifs de France  car c'est l'assurance que leur problème ne sera jamais affronté, sous des tombereaux de compassion bien sûr. Ce sont eux qui paient cette défaillance des élites politiques.

Autre élément troublant, sur lequel la ministre de l'éducation a braqué les feux: "l'éducation aux médias". S'est-elle rendu compte à quel point les médias français, et en premier les médias étatiques, en adoptant une position non professionnelle mais partisane sur le conflit israélo-arabe, ont été les plus grands incitateurs à l'hostilité de l'opinion musulmane envers Israël et les Juifs en France? La question d'Israël est dans cette opinion-ci inséparable de la condition juive en France. Or rien n'a changé sur ce plan là. J'ai entendu, bien après la manifestation pour Charlie, sur la chaîne LCP, un "expert" nous dire que pour une grande partie de l'humanité le Hamas n'était pas considéré comme un mouvement terroriste sans que celà ne suscite de réserves.  Et les remarques sur la présence de Natanyahou dans la manifestation qu'ont faites tous les médias montrent bien que la position compatissante envers les Juifs agressés se doublent toujours, comme depuis 2002 (quand la venue de Sarkozy à l'Intérieur coïncida avec la reconnaissance de la réalité de l'antisémitisme), de l'accusation d'Israël, ce qui justifie indirectement le fait que cette agressivité retombe sur les Juifs de France. C'est ce que tous les terroristes "français" ont confirmé en déclarant, quand ils ont tué des Juifs, qu'ils vengeaient "les enfants" de Gaza[1]. C'est ce que disent aussi les "jeunes" quand ils refusent la minute de silence pour les attentats contre Charlie Hebdo! Demain si une guerre éclatait au Moyen Orient - bien sûr de la faute d'Israël - la violence se déchainera à nouveau contre les Juifs. J'ose espérer qu'alors le ministre de l'intérieur ne prenne pas part à ces manifestations comme il a a eu l'imprudence de la dire à Médiapart en confessant, il y a quelques mois, que s'il n'avait pas été ministre il aurait pris part aux manifestations pour Gaza (où les militants du Hamas étaient par ailleurs  fort nombreux)... Le problème, c'est que l'attitude envers Israël est liée, dans la conscience et l'opinion des milieux musulmans, à l'attitude envers les Juifs en général: il n'y a aucun distinguo de ce genre (juif/Israélien) dans leur culture. Or, cette opinion est soumise à l'influence des télévisions satellitaires et à la légitimation et la confirmation découlant de l'information erronée et partisane des  médias français, mais aussi de la politique française (dernier exemple: le vote de la reconnaissance d'un Etat de Palestine sous applaudissements du Parlement). Or le narratif de la cause palestinienne n'est pas fondé sur un jugement exact et des critères égaux. La chose a été amplement démontrée durant ces 15 ans.

 

La ghettoïsation territoriale des Juifs

Manuel Valls a employé un terme démagogique pour définir la situation des "banlieues" en la définissant par le concept d'"apartheid". Si le temps était à l'ironie on dirait qu'Israël est désormais moins seul à être un "Etat d'apartheid"! Remarquons que le premier ministre parle d'un apartheid qui a été "imposé" à la France. Mais par qui? C'est très ambivalent. Personne ne s'est posé la question et Valls n'a pas clarifié... Sont-ce les progrès de l'islamisme et l'extension des zones de non droit dues au grand banditisme qui l'ont "imposé" à la France, Toujours est -il que les Juifs sont aussi victimes de ce reclassement géographique et identitaire des populations françaises. Il est évident pour tout le monde en effet que depuis 15 ans une partie des Juifs a dû "changer de quartier" pour fuir les vexations et les agressions ambiantes de la part des milieux musulmans des quartiers "mixtes". Ceux qui avaient de l'argent sont partis vers les "beaux quartiers", ceux qui n'en avaient pas sont soit partis en Israël, soit se sont repliés sur eux mêmes, (sous le feu des critiques "républicaines"), d'autant plus quand il s'agissait de milieux ultra-orthodoxes qui vivaient déjà en système clos. Un nouveau centre de peuplement juif s'est constitué à l'Ouest de Paris, 17ème, 16ème, Boulogne, Neuilly où l'on compte effectivement moins de populations d'origine nord africaine ou subsaharienne, ce qui a motivé le choix de ce déplacement démographique... Ce qui a entraîné, ce que l'on peut vérifier à l'œil nu, un déplacement des commerces cachers (restaurants...) et des activités de la vie juive, réduisant des zones à population mélangée, autrefois prépondérantes sur le plan de l'installation juive, à la plus stricte expression. Le départ pour Israël pour raisons de sécurité peut aussi être vu sous cet angle-là: les Juifs chassés s'y regroupent dans un "ghetto" pour se protéger. La seule différence d'avec le passé, c'est que ce ghetto est aussi un Etat disposant d'une armée, ce qui change tout et qui "choque": nous avons en effet assisté ces derniers mois à une véritable criminalisation de leur alyia, qualifiée même de fuite, de lâcheté, pourquoi pas de "trahison"? Par contre, personne n'est conscient du regroupement géographique des Juifs en France même.

 

Ghettoïsation scolaire

Le regroupement n'est pas seulement géographique, il est aussi fonctionnel. Si il y a eu moins d'actes antisémites dans "les écoles de la République", c'est parce que les élèves juifs les ont quittées depuis belle lurette. La demande d'entrée en écoles juives pour raisons sécuritaires a connu dans les années 2000 une envolée (aujourd'hui le recul de la population scolaire commence à se faire sentir avec les départs). La sécurité et la tranquilité des élèves juifs n'y étaient plus assurées. On a encore en mémoire ces proviseurs qui, durant les années 2000, conseillaient aux parents d'enfants harcelés de changer de lycée. Cette expérience s'est encore produite récemment dans une ville du sud de la France pour une fillette de 8 ans en butte à l'hostilité d'élèves musulmans qui avouèrent que leurs parents leur avaient dit que l'islam était en guerre avec les Juifs. On se souvient aussi de ces chefs d'établissement qui étouffaient les actes antisémites pour ne pas se faire de mauvaise publicité. On se souvient de ces enseignants qui au début des années 2000 ont propagé l'incitation à la haine des Juifs en devenant les petits facteurs de la cause palestinienne (cf. le livre Territoires perdus de la République et les livraisons du Bulletin de l'Observatoire du monde juif)[2]. Sur le plan universitaire également, dans les années 2000 circulait parmi les jeunes étudiants juifs une liste des Universités à éviter du fait de la propagande agressive de pseudo syndicats étudiants du genre de l'AGEN, islamo-gauchiste, à Paris 10[3]. Je n'élimine pas la possibilité qu'il y ait aussi d'autres milieux professionnels ou institutionnels dans lesquels les Juifs sont en souffrance. J'ai des cas isolés en mémoire, surtout concernant des femmes en position de direction mais aussi des chômeurs auxquels un conseiller de l'Agence pour l'emploi suggérait d'effacer de son CV son parcours en associations juives... Durant toutes ces années, depuis 15 ans, pourtant l'accusation du "communautarisme" a été sans cesse adressée aux Juifs, de la même façon que  l'antisémitisme, quoique condamné, s'est vu assorti d'une condamnation d'Israël jugé responsable ("les enfants de Gaza"!) de l'hostilité qui frappait des Juifs français.

 

La ghettoïsation dans les mœurs

Mais la ghettoïsation a été aussi à l'œuvre dans les mœurs. La parole des Juifs de France a été exclue de toutes les scènes publiques sauf quelques porte-voix choisis par la doxa ambiante: soit de virulents critiques, à l'instar d'"Alterjuifs" que tout le monde connaît, soit des autorités officielles (président du CRIF, Grand Rabbin...), censés parler au nom du "ghetto" comme si la vie juive constituait un bloc représentable par un individu, ni élu, ni contrôlé par qui que ce soit et chargé de dire ainsi ce que 450 000 Juifs pensent, soit qu'un seul personnage, une figure intellectuelle très répandue, joue le rôle du porte parole universel, en tous lieux et circonstances, tous les autres se voyant mis sur la touche. Tout celà accrédite l'idée fausse que les Juifs forment un bloc ghettoïque qui n'a qu'une seule pensée. "Tribale".

Toute une gamme d'intellectuels et de personnalités ont été ainsi chassés de la tribune publique par les médias, ce bannissement finissant par retentir sur les sphères intellectuelle et culturelle, académique, éditoriale, condamnant la vie juive à la désertification intellectuelle et à un discours public d'une pauvreté accablante. Heureusement qu'Internet fut au rendez-vous dans ces années 2000 pour contourner cette censure, et alléger le sentiment d'étouffement qui, autrement, aurait été insupportable et qui l'est de plus en plus. La seule faute de cette mouvance fut d'appeler un chat un chat et de ne pas accepter le sacrifice de soi. C'est toujours le cas, en 2015. Après "Charlie"...

 Si 47 % des français estiment aujourd'hui qu'il faut être sensible à la susceptibilité musulmane et s'abstenir d'actes qu'elle réprouve, la question se pose de savoir quelles sont les limites de cette susceptibilité, en ce qui concerne notamment les Juifs et Israël. On ne peut que constater que depuis 15 ans la société française ne s'est pas levée comme un seul homme pour protester contre l'aggravation de l'antisémitisme. Sans Charlie Hebdo, cette fois-ci, ce silence aurait continué. La France en est restée à l'erreur politique qui fut à la source du "nouvel antisémitisme" en France, celle du gouvernement Jospin de cohabitation qui pendant 2 ans avait fait peser un black out total sur 500 agressions antisémites "pour ne pas jeter de l'huile sur le feu" (dixit Daniel Vaillant, ministre de l'intérieur quelques années plus tard).

 

Ghettoïsation "représentative"

L'autre dimension de la ghettoïsation concerne le renversement de sens de la notion de "communauté juive". Bien qu'elle fut en sérieuse crise depuis son instrumentalisation politicienne par le deuxième Mitterand (1985), la communauté juive, par ses institutions dites "représentatives", relevait jusqu'à la fin des années 1990, du domaine associatif de la société civile et pas d'une fonction politique. Par assentiment tacite, ces institutions étaient censées promouvoir des intérêts communs aux Juifs de France auprès des pouvoirs publics. Or, de représentantes de ces intérêts auprès du Pouvoir, elles sont devenues des représentantes du Pouvoir auprès des Juifs, ce qui constitue une perversion fondamentale du concept de communauté juive en régime démocratique. Ces institutions développent un discours sur les Juifs de France et la situation, dans lequel ceux ci ne se reconnaissent pas. Elles vont jusqu'à se laisser aller à des jugements sur ce qu'ils font ou devraient faire. Certaines sont même missionnées par le gouvernement pour engager "la communauté" dans telle ou telle voie[4]...

On a pu ainsi assister à une intériorisation au sein de la communauté de l'exclusion et de l'adversité qui a cours au dehors. Des personnalités, dees associations se voient ainsi exclues de certaines radios, des activités de certaines institutions qui ont pourtant l'ambition de représenter "la communauté"... Or, il n'y a plus de "communauté". Un ghetto de fait n'est pas une communauté dans l'ère démocratique. Ce n'est plus le fruit d'un choix volontariste mais d'une assignation.

 

Ghettoïsation constitutionnelle

Un autre phénomène irrésistible de ghettoïsation se manifeste avec la politique systématique du gouvernement, intériorisée par les "institutions juives", qui consiste à enchaîner tout ce qui est en rapport avec les Juifs et le judaïsme à l'islam et aux musulmans et plus largement mais de façon moindre aux "religions". C'est là une assignation identitaire et politique qui ne favorise pas la liberté des Juifs de se définir comme ils le veulent, a fortiori sur le plan des individus. Il y a là un des signes de la régression de la citoyenneté, du sujet du suffrage universel. Les Juifs se retrouvent pris en bloc dans la nasse de la communautarisation voulue par l'Etat qui s'exonère ainsi de sa responsabilité régalienne sur la sécurité publique. Demain, y aura-t-il des quotas "ethniques" pour accéder à des fonctions? C'est déjà le cas de façon inavouée pour les concours à l'université et ailleurs où les jurys recherchent une "juste" représentation ethnique dans les fonctions publiques pour éviter tout reproche de racisme. Inutile de dire que du fait de la démographie et de l'échelle actuelle de son prestige, le quota juif est au plus bas!... Nous avons eu une première alerte de cette évolution qui va à l'encontre de la citoyenneté, avec le débat sur la cacherout et la circoncision dans l'arène de l'Union Européenne: ce qui relevait jusqu'alors du domaine privé se vit soumis à une intrusion bureaucratique à l'argumentation fallacieuse et qui se voulait, de surcroît, "morale", émise "au nom des droits de l'homme". Les directives normatives que le vote du Parlement européen était censé inspirer (ce qu'il fit à la majorité) étaient appelées à régir l'ensemble des Juifs de l'Union qui se retrouveraient, si elles étaient entérinées, ainsi assignés au statut de membres d'une "minorité ethnico-religieuse transnationale". Le contraire d'une citoyenneté.

 

Les raisons de partir

De cet état des lieux non conventionnel, mais je crois réaliste et au plus près des faits, hors de l'affabulation courante sur ce qui se passe, il appert que les Juifs ont bien des raisons de quitter les lieux, non pas des raisons strictement sécuritaires (qui, elles, sont aussi réelles) mais des raisons qui ont trait à la qualité de leur vie de Juifs et de citoyens. Elles engagent leur liberté, leur statut d'hommes libres dans cette société. Je n'ignore pas que cet état de faits concerne toutes les sociétés européennes qui vont devoir se militariser pour compenser une démission générale de 20 ans et les effets délétères d'une unification utopique. La guerre qui était à l'extérieur et qu'elles ont tenté de circonscrire à la communauté juive pour ne pas s'y confronter est désormais à l'intérieur: la menace est au sein même de la société. Comment la démocratie pourrait-elle ne pas connaître une éclipse? Le syndrome antisémite dans tous ses aspects en est l'effet. Mais chacun voit midi à sa porte!



1 Cf. notre chronique précédente, "Le new deal de Nicolas Sarkozy"

[1] Personne ne remet en question ce bluff selon lequel Israël tue de façon préméditée des enfants... C'est un mensonge orchestré par les militants palestiniens pour "justifier" leurs agressions.

[2] Cf. obs.monde.juif.free.fr

[3] Observatoire du monde juif, Bulletin 8/9, novembre 2003

[4] Je renvoie à une analyse de cette situation dans ma contribution au colloque Juifs de France de l'Université de Bar Ilan, 23-24 mai 2006:  " Naissance et déclin de l'identité communautaire juive en France. 1944- 2001". Voir le concept d'ueujieffisation de la communauté juive...

Bar−Ilan University, 2014. http://www.biupress.co.il/website_en/index.asp?id=933

 

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