Default profile photo

01 Avril 2020 | 7, Nisan 5780 | Mise à jour le 31/03/2020 à 09h35

Rubrique Judaïsme

Paracha Vaéra: les vertus de la patience

La directrice de la Maison d'étude juive au féminin, la rabbanite Joëlle Bernheim

Le commentaire de la paracha de la semaine par Joëlle Bernheim, Directrice de la Maison d’Etude Juive Au Féminin.

Le début du livre de l’Exode voit l’avènement du personnage de Moïse. Ce n’est pas le surgissement brutal d’un libérateur issu de l’humiliation de l’Egypte. C’est au contraire la lente formation du prophète qui nous est relatée dans les textes. Ce n’est qu’au terme d’un patient cheminement, au prix de mille inquiétudes et atermoiements, que Moïse endossera sa lourde charge. En effet, sa première intervention dans la vie des Hébreux, le meurtre de l’Egyptien (Exode ch. 2 ), au-delà de l’impact réel qu’aura eu ce geste dans la dynamique de la délivrance , ne pouvait lui conférer une véritable autorité.

Obligé de fuir en Midian, ce sera pendant quarante ans, le temps du mûrissement. Dans les pas des Patriarches, il saura remonter à la source de leur expérience et de leur inspiration. C’est alors seulement, qu’il pourra être explicitement désigné par D. pour aider le peuple à se défaire de l’aliénation , en le rendant à sa mémoire, pour contribuer à lui faire retrouver le sens de sa mission , la force et le désir de poursuivre son projet , en tirant, gageure suprême , le maximum de l’expérience égyptienne :»Et vous ne partirez point les mains vides «( id 4,21 ).

C’est dans la révélation du Buisson Ardent que naît à proprement parler la vocation de Moïse. « Je suis le D. de ton père,  le D. d’Abraham, d’Isaac et de Jacob «, et «Maintenant va , je t’enverrai à Pharaon, et fais sortir mon peuple, les Enfants d’Israël de l’Egypte « (id 3,10 ) .


Les doutes de Moïse

Mais Moïse est pris de scrupules : « Qui suis-je, moi ? Et même si je comptais pour quelque chose, en quoi Israël  a-t-il mérité qu’un miracle soit fait pour eux, et que je les fasse sortir ?». (1) Et D. de lui répondre : «Quand tu auras fait sortir ce peuple d’Egypte, vous adorerez D. sur cette montagne même». Et Rachi d’expliciter dans le même passage : «Ils recevront la Torah sur cette montagne, trois mois après leur sortie d’Egypte, voilà le mérite qui attend Israël»(1).

 D.  lui explique qu’il a confiance dans les possibles du peuple, et que c’est au nom de cette confiance qu’Il veut intervenir ; L’esclavage n’a pas irrémédiablement étouffé la vocation d’Israël, ils se souviennent. D. tente de convaincre Moïse :»Ils écouteront ta voix» (id 3,18).»Dans la mesure où tu leur parleras au nom du D. de leurs pères, dans la mesure où tu leur tiendras ce langage (« Je me suis souvenu de vous ... »), ils écouteront ta voix. Car ils savent depuis Jacob et Joseph, que c’est ce langage qui leur annoncera la délivrance». (1)

Mais Moïse doute encore : « Ils ne me croiront pas, ils n’écouteront pas ma voix, parce qu’ils diront l’Eternel ne t’est point apparu» (id. 4,1). Moïse veut pouvoir s’imposer avec la force de l’évidence , avec la violence du prodige ; il se veut imparable. Et D. répondant à la demande implicite de Moïse, lui transmet des signes qui devront constituer autant de preuves irréfutables de sa légitimité.

Mais au moment où lui sont révélés ces signes : celui du bâton transformé en serpent , celui de la main atteinte par la lèpre : «pour qu’ils te croient , qu’Il s’est révélé à toi, l’Eternel , le D. de leurs pères» (id. 4,5) , voilà que ces derniers se muent en avertissements et en vivants reproches ! «Tu as suspecté des innocents en disant «ils ne me croiront pas», tu as ainsi pratiqué l’art du serpent» (1). «Tu t’es laissé aller à la calomnie en disant : «Ils ne me croiront pas», c’est pourquoi tu as été frappé par la lèpre, comme le sera Myriam ta soeur pour le même pêché de calomnie». (1)

D. veut lui signifier par là, qu’en demandant des preuves supplémentaires, il a témoigné d’un manquement grave à l’égard du peuple, qu’il s’est détourné par là de sa vocation prophétique. Le prophète se doit de faire confiance au peuple et à sa mémoire, il se doit de lui parler à l’exacte mesure de sa capacité d’écoute, en mobilisant ce qu’il sait être vivant en lui. Le prophète doit être confiant , et cette confiance qu’il accorde, peut éventuellement révéler ceux à qui elle est accordée à eux-mêmes , les rendre à leur force par la grâce même de cette confiance.

 

Confiance 

Il faut avec patience et douceur, aider les Enfants d’Israël à resurgir d’eux-mêmes. Il ne convient pas de les brusquer, de les forcer par l’évidence du signe, par une incursion trop brutale dans les consciences. Dans l’état de faiblesse et de fragilité où les a réduit l’esclavage, une telle attitude risque de les briser. Le prophète doit se situer à une certaine distance, il doit inspirer, faire avancer le peuple en lui laissant une marge d’autonomie .Sinon, le peuple «ressemblera à un mort-né, qui dès sa sortie du sein de sa mère a une partie du corps consumée»(Nombres 12,12). Voilà à quoi s’expose le prophète, s’il «mal-dit» , s’il dit trop, s’il intervient trop directement , si sa volonté est trop forte.

 Et c’est sans doute mû par un souci identique, que D. met le peuple comme à l’écart des extraordinaires bouleversements que constituent les Dix Plaies. Israël semble totalement absent pendant le temps où s’abattent une à une les plaies sur l’Egypte (cf id. ch.7 à 11).

«J’imposerai ma main sur l’Egypte, et Je ferai sortir mon peuple, les Enfants d’Israël du pays d’Egypte par de grands jugements.»(id.7,4) La violence qui s’abat sur l’oppresseur d’Israël, par laquelle il est jugé et châtié,. D. veut en préserver le peuple.

Une fois la délivrance annoncée, il faut leur faire confiance, laisser les choses suivre leur cours, à part , en terre de Guessen. On ne retrouve à nouveau mention des Enfants d’Israël, qu’au moment de quitter l’Egypte, alors que Moïse et Aaron leur transmettent les instructions divines concernant le premier Pessah’. Et là , on nous dit simplement : «Et le peuple s’inclina et ils se prosternèrent. Les Enfants d’Israël allèrent et s’exécutèrent comme l’Eternel avait ordonné àMoïse et Aaron, ainsi firent-ils» (id.12,28). La confiance de D. était justifiée, le peuple avait trouvé par lui-même la force de sa relève.


(1)  Suivre le commentaire de Rachi sur la paracha chemot et vaera

Powered by Edreams Factory