Default profile photo

02 Mars 2021 | 18, Adar 5781 | Mise à jour le 04/08/2020 à 22h39

Rubrique Judaïsme

Parachat Bo: Pharaon piégé?

Le commentaire de la semaine par Renée Simonet, étudiante à la Maison d'Etude Juive au Féminin.

Dieu dit à Abraham : « Sache le bien, ta postérité séjournera sur une terre étrangère où elle sera asservie et opprimée durant  400 ans. Mais à son tour la nation qu’ils serviront sera jugée par moi ; et alors ils la quitteront avec de grandes richesses. » Telle est la promesse faite par D.ieu à Abraham, alors nommé Abram, (Berechit 15, v.13/14) et dont la parasha BO raconte l’accomplissement.

Nous lisons dans cette parasha le récit  des trois dernières plaies infligées par D.ieu aux Egyptiens ( les sauterelles , les ténèbres et la mort des premiers nés), la fixation du calendrier ( Nissan,premier mois de l’année), les préparatifs du départ entre le 10 et le 14 Nissan. Y sont également développées les modalités de la célébration de la fête de Pessah et la consécration et le rachat des premiers-nés. 
Parmi tous ces thèmes,  nous avons choisi de centrer notre réflexion sur les trois dernières plaies et, plus particulièrement, la dernière  au terme de laquelle Pharaon laisse partir les enfants d'Israël.
La grêle, septième plaie, évoquée dans la parasha précédente ( Vaera ), avait laissé quelques possibilités de nourriture aux Egyptiens. L’invasion des sauterelles apporte la famine : "Il ne resta plus de verdure soit aux arbres, soit en l’herbe des champs dans tout le pays d’Egypte " ( 10, v.15). 430 ans plus tôt, Joseph sauvait l’Egypte de la famine grâce à l’interprétation qu’il avait faite du rêve de Pharaon ; par cette huitième plaie D.ieu  plongeait l’Egypte dans une famine totale, annulant, par là-même l’action salvatrice de Joseph.

Malgré la souffrance de son peuple , Pharaon ne cède pas, amenant D.ieu à accroître la gravité de la vengeance en plongeant les Egyptiens dans d'"épaisses ténèbres".  "On ne se voyait pas l'un, l'autre et nul ne se leva de sa place durant 3 jours ; mais tous les enfants d'Israël jouissaient de la lumière dans leurs demeures" ( 10, 23). Pourquoi ces ténèbres durent-elles trois jours ? Selon Rachi ces trois jours de ténèbres permirent aux Juifs récalcitrants d'être éliminés - le Misrash ajoute même "enterrés"-  et aux Égyptiens désirant joindre Israël d'aller vers la lumière . Pourrait-on dire qu'avant le moment déterminant du départ, une sorte de tri s'opère entre ceux qui iront vers la lumière et ceux qui resteront dans l'ignorance et la solitude?
Enfermé  dans son aveuglement, Pharaon ne cède pas à la neuvième plaie. Car D.ieu "a endurci son cœur" une fois de plus. 
Pourquoi Dieu punit-il, alors, ce que Manitou (1) nomme un "comportement obligé"? Pharaon était-il piégé ? N'avait-il pas usage de son libre arbitre?


Pharaon ne voit pas la marque spécifique du Dieu des Hébreux dans les catastrophes "naturelles" qui s'abattent sur son pays.

L'une des réponses les plus célèbres proposées à ce dilemme est celle donnée par Maimonide(2). "Le durcissement du cœur de Pharaon fut en soi une punition pour la façon cruelle dont il avait traité le peuple juif. Quand quelqu'un fait le mal, il s'enlise dans une position de laquelle il ne peut plus s'échapper. Ceci, en soi, fait partie de la punition".Il fallait que Pharaon résistât pour que D.ieu révélât sa puissance aux Égyptiens et également aux Hébreux. Cette dernière plaie,  la mort des premiers-nés des Égyptiens, suscite plusieurs questions.

On peut tout d'abord  se demander pourquoi les neuf plaies précédentes n'ont pas fait céder Pharaon? 
Manitou nous apporte une réponse en se fondant sur la civilisation égyptienne de l'époque. Il explique que le dérèglement des forces naturelles fait partie des croyances d'alors et peut être imputable à leurs divinités. " La mentalité spirituelle, physique et religieuse en Égypte est l'astro-biologie, c'est-à-dire une correspondance entre les forces cosmiques et la vie terrestre. La vie terrestre est déterminée de manière fatale par le mouvement des astres". De ce fait Pharaon ne voit pas la marque spécifique du Dieu des Hébreux dans les catastrophes "naturelles" qui s'abattent sur son pays. Cela pourrait relever de prouesses que ses prêtres magiciens accompliraient.

Autre question : puisque la mort des premiers-nés des Égyptiens fut seule convaincante, pourquoi D.ieu ne s'est-il pas contenté de cette seule plaie?
On peut penser que la succession des plaies, plutôt qu'une plaie unique et radicale, a une fonction que nous pourrions presque qualifier de pédagogique. D'étape en étape la puissance de D.ieu et son choix - détruire l'Egypte et protéger les Hébreux- se révèle à l'un et l'autre peuples. Car si D.ieu doit se faire reconnaître par le peuple égyptien, il doit aussi susciter la confiance et l'adhésion de ceux qu'il semble avoir oubliés et abandonnés à leur triste sort pendant 400 ans. 
" De plus en plus il se dévoile à eux qu'une volonté libre agit à travers le déterminisme des lois naturelles (...), volonté libre qui intervient au-delà et du dedans des conditionnements naturels que ce même créateur a imposés dans le fonctionnement du monde"(Manitou).


Dimension surnaturelle et sélective

Question fondamentale enfin.  La mort des premiers-nés des Egyptiens : fallait-il en arriver là?  C'est donc la punition ultime, la mort des premiers-nés des Égyptiens,  écho au massacre des nouveaux nés Hébreux auquel Moïse a échappé, qui sera l'argument décisif.
Différent des autres plaies parce qu'il n'entre pas dans le cadre du déchaînement des forces naturelles, cet anéantissement va être déterminant  par la dimension surnaturelle et sélective qui le caractérise. Surnaturelle, parce qu'il n'est pas le fait d'actes identifiables - par exemple de sages-femmes meurtrières ou d'hommes armés-.  Sélective, parce qu'il épargne les Hébreux. 
L'objectif est atteint. La toute puissance de l'Eternel, Dieu des Hébreux, est reconnue! Et c'est cette libération qui Le qualifiera dans les temps à venir : "Acher  hotseti etkhem me Eretz mitsraïm" (parce que je vous ai fait sortir de la terre d'Egypte).
Il y a eu la libération des Hébreux,  mais à quel prix ! Nous, peuple juif, respectueux de la vie, de toute vie, nous pouvons ressentir un certain malaise et demander après la neuvième plaie: " Daïenou?". Cela ne nous aurait-il pas suffi? Fallait-il frapper si fort, y compris des bébés et des enfants, pour convaincre enfin? D.ieu n'aurait-il pas pu fléchir plus tôt le cœur de Pharaon? Ne pouvait-il pas faire autrement, face à l'usage que Pharaon faisait de son libre arbitre?

Dans un midrash -extrait du Yalkou Shimoni- sont évoqués le passage de la Mer Rouge et le moment où D.ieu, après mûre réflexion et prise en compte de la cruauté des Égyptiens à l'égard de son peuple, décide de noyer les Égyptiens. Devant l'anéantissement de l'armée de Pharaon, " les anges du service divin voulurent dire un chant en marque(signe) de louange à Dieu". Dieu leur répondit: " l'œuvre de mes mains se noie dans la mer et vous voulez chanter devant moi!".
Peut-être peut-on penser qu'infliger la dixième plaie l'affecta tout autant? 

(1) Manitou, enregistrement des commentaires de la parasha Bo, 1994,1996.
http://manitou.over-blog.com/article-paracha-hebdomadaire-52419929.html(2) Mischne Torah,Lois du Repentir,6:3. Voir Rabbah Chemot 13:4.


Merci à Simy Goldstein qui m'a aidée à revoir mon texte grâce à ses remarques amicales.


Quelques notes sur Manitou.

Plus connu sous le nom de Manitou, nom totem qu'il prend au sein des Éclaireurs Israélites de France,  Léon Ashkenazi est né en 1922 à Oran (Algérie) où il fréquente l'école rabbinique. Après la guerre où il est aumônier dans la Légion Étrangère, il rejoint la France en 1945 avec pour priorité de reconstituer la communauté juive très éprouvée par la guerre et de raviver le judaïsme des jeunes générations. En complément de sa formation de rabbin, il passe une licence de philosophie.
Il crée l'Ecole des Cadres Gilbert Bloch d'Orsay dont il est directeur (1950), est président de l'UEJF (Union des étudiants juifs de France), commissaire général des EEIF(éclaireurs).
En 1968 il fait son alya et crée à Jerusalem l'Institut Maayanot et le Centre Yaïr,  lieux d'études juives surtout pour les Francophones. 
C'était un homme de tradition orale plus qu'un écrivain et un enseignant hors pair.
C'est une des figures centrales de la renaissance du Judaïsme après la Shoah.

Powered by Edreams Factory