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17 Décembre 2017 | 29, Kislev 5778 | Mise à jour le 14/12/2017 à 14h19

Rubrique Israël

Denis Charbit, politologue : « Mon objectif : rétablir la complexité d’Israël »

Crédit : Claude Truong-Ngoc

Dans Israël et ses paradoxes (éditions Le Cavalier Bleu,22 e), le titulaire de la chaire de sociologie, de science politiques et de communication de l’Université ouverte d’Israël explore les idées reçues sur l’Etat hébreu. Un petit bijou d’intelligence dialectique.

Actualité Juive : Votre livre est publié dans une collection qui se nomme « idées reçues » et qui s’est notamment intéressée à l’Iran, à l’Egypte ou aux Etats-Unis. Est-ce qu’Israël fait l’objet d’un traitement particulier en matière de préjugés ?

Denis Charbit : Cette collection a effectivement pour point de départ l’idée qu'il est judicieux de traiter d'un sujet – que cela soit un pays, une figure historique ou une idéologie – en déconstruisant les idées reçues dont il fait l’objet. Cela permet dans le cas d'Israël de rétablir la complexité du pays, complexité que les idées reçues ignorent. 

   La plupart des idées choisies dans ce livre sont défavorables à l’Etat d’Israël. Ce sont elles qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé. J’ai retenu néanmoins quatre préjugés favorables, répandus en Israël et dans les communautés juives de diaspora. Le titre du chapitre reprend l'idée reçue dans sa formulation la plus connue (« Les Arabes d'Israël sont des citoyens de seconde zone »), illustrée ensuite par une citation d’un chercheur, d'un intellectuel ou d’un journaliste. Prenons l’idée reçue : « Le gouvernement israélien fait preuve d'intransigeance ». J’ai relevé trois citations, parues dans trois journaux à propos de sujets différents (le nucléaire iranien, le processus de paix), et les trois soulignaient « l'intransigeance d'Israël ». Ce conformisme est impressionnant.

A.J.: Comment avez-vous procédé sur le plan méthodologique ?

D.C. : Ma démarche a consisté à prendre au sérieux les idées reçues. Ma réponse n’a pas été de dire qu’elles témoignent de l’antisémitisme ou de l’antisionisme de leurs auteurs. J'ai voulu examiner ce qu’ils disent, chercher les arguments sur lesquels ils se fondent lorsqu'ils accusent Israël, par exemple, de pratiquer l’apartheid. Ce travail accompli, je passe alors à l'examen de la thèse adverse : quelles sont les réponses avancées pour démentir l'accusation d'apartheid ? Sur le plan de l’écriture, j'ai éprouvé une grande satisfaction intellectuelle à jongler, à chaque fois, avec deux thèses. Cela oblige à restituer la complexité des représentations et des arguments, à dégager la relativité du sens dont ils sont porteurs. Je laisse au lecteur le soin de trancher, mais je ne me suis pas interdit d’exprimer mon point de vue. J’habite en Israël depuis quarante ans. Je suis très lucide sur ses gloires et ses erreurs, ses acquis et ses manques, et je refuse de verser dans l’apologétique.


« Le rôle social et politique de l’armée »


A.J.: J’ai repensé en vous lisant à l’ouvrage dirigé par Ilan Greilsammer « Repenser Israël : morale et politique dans l’Etat juif » qui tentait de comprendre pourquoi Israël était souvent amené à se justifier d’un point de vue moral. Comment expliquez-vous la primauté de critères d’analyse moraux lorsqu’il s’agit d’analyser le comportement politique de l’Etat d’Israël ? 

D.C. : La première raison est liée à la tradition éthique du judaïsme. Lorsqu'une exigence de cet ordre accompagne la pensée juive, du Livre de Job à Emmanuel Levinas, des Dix Commandements à Yeshayahou Leibowitz, il n'est pas surprenant qu'Israël se regarde et soit jugé à cette aune-là. La tradition juive donne des leçons d’universalisme et d’éthique aux nations, il est compréhensible qu’on nous renvoie à cette dimension-là. La deuxième raison, selon moi, c’est qu’Israël se déclare démocratique. Si Israël s’était positionné et défini comme une dictature, on ne le renverrait pas autant à la question éthique. La démocratie, ce sont des principes qui doivent donner lieu à des comportements, des règles, à plus forte raison lorsqu'une autre population est placée sous votre domination.

A.J.: Plusieurs chapitres du livre sont consacrés à l’armée, à l’usage de la force et au poids social des militaires en Israël. Comment l’image de l’armée a-t-elle évolué sur le plan     interne ? 

D. C. : On est un peu revenu de l’image idyllique qu’on avait de l’armée lors de la création de l’Etat, même si elle reste toujours l'une des institutions les plus respectées en Israël. J’ai souligné le rôle social de l’armée, mais aussi politique. Une idée reçue traitée dans le livre prétend que la classe politique israélienne compte un grand nombre de militaires. Or, depuis 1948, trois militaires seulement ont été premiers ministres : Itzhak Rabin, Ehoud Barak et Ariel Sharon. Comme ces trois personnalités se sont succédé à la tête de l’Etat dans les années 1992-2006, on a l’impression – erronée – qu’il y a toujours eu des militaires à la tête du pays. D’ailleurs, si l’on observe le résultat des dernières élections, on constatera, preuve supplémentaire de la prééminence des civils sur la scène politique, que le nombre d’anciens militaires qui siègeront dans la prochaine Knesset est dérisoire.

A.J.: Les médias et les leaders d’opinion abordent souvent la question israélienne à travers la perspective du conflit israélien, ce qui les amène à insister sur les questions de puissance et de rapports de force. Est-ce que vous considérez qu’on a tendance à négliger la société israélienne et sa complexité ? 

D.C. : Absolument. La première partie de mon livre porte justement sur cette dimension. Il m’importait d'ouvrir par la société avant de braquer mes projecteurs sur le conflit israélo-arabe. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai tenu à ce que la couverture de l’ouvrage ne montre pas un drapeau ou des soldats, comme cela est généralement le cas des publications sur Israël, mais un panneau indicateur avec Jérusalem et Tel-Aviv inscrits en hébreu, en arabe et en anglais. Cela rend mieux la complexité et la pluralité d’Israël.

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