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16 Novembre 2018 | 8, Kislev 5779 | Mise à jour le 14/11/2018 à 18h15

17 novembre - Chabbat Vayétsé : 16h51 - 18h00

Rubrique Culture/Télé

Gérard Darmon : « Ma mère préférait me savoir au kibboutz plutôt qu’en train de traîner »

Pour Gérard Darmon, le moment était venu d’écrire sur son père, Henri Messaoud Darmon, dont la vie n’a pas été un long fleuve tranquille. C’est ce voyage intime que le comédien - dont l’actualité cinématographique s’annonce chargée - invite à partager, à travers une biographie qui éclaire aussi sa personnalité.

Actualité Juive : Votre père est né en  Algérie, à l’époque où «juifs et Arabes cohabitent». Vous évoquez la nostalgie : «l’Algérie leur manque». On pense à Roger Hanin…

Gérard Darmon : L’Algérie a manqué et continue de manquer à tous les pieds-noirs qui ont dû la quitter. La démarche de Roger de retourner là-bas est forte de sens. 

A.J. : Vous ajoutez qu’eux aussi manquent à l’Algérie…

G.D. : Je précise dans le livre, pour aller au devant de toute accusation de nostalgie colonialiste, mes opinions sur l’indépendance. Il y a quelques années, en Tunisie, un chauffeur de taxi m’a dit : «On vous en veut ! Vous êtes partis et le pays est dévitalisé». 

A.J. : Y incluait-il les Juifs ?

G.D. : Il me l’a clairement dit. 

A.J. : Etiez-vous à Buffault pour la cérémonie à la mémoire de Roger Hanin ? 

G.D. : Non, je répétais la pièce diffusée sur France 2. Mais, en même temps, ma douleur et mon chagrin, je les garde pour moi. Je sais quels rapports et quels griefs nous avons eus. Je sais aussi ce que je lui dois. D’où il est, il sait que je sais. Quant aux commentaires que ça peut susciter…

A.J.  : Comprendre : ça vous «emmerde» ! C’est votre franc parler, illustré récemment en ces termes dans vos échanges par  médias interposés avec Philippe Torreton…

G.D. : Je ne veux pas re-nourrir le buzz mais oui. Je suis pour le débat d’idées et la discussion mais pas de cette façon.


«  Depuis quelque temps, je suis un peu plus près de la pratique religieuse et surtout, dans une foi au quotidien »

A.J. Les Oranais auraient «une tête en marbre doublée en téflon» ?

G.D. : Ça, c’était la tête de mon père ! Il avait le sang chaud mais aussi une grande sagesse. 

A.J.: Et une forme de Houtspa, pour postuler, en pleine guerre, au poste de chauffeur d’officiers, au cœur de l’ennemi, avoir un ausweis et faire passer des renseignements aux Alliés ?

G.D. : C’est un acte d’une grande intelligence et d’une grande subtilité. 

A.J. : L’union de vos parents, fruit d’un «chidoukh», n’a pas été un mariage d’amour. Etre issu d’un «mariage déphasé» n’est-il pas constitutif de votre personnalité marquée et de votre talent ?

G.D. : C’est ça qui est formidable ! Il faut bien que le déséquilibre existe pour trouver l’équilibre. J’en parle aujourd’hui avec le recul mais quand on a la tête dans la marmite, on ne le vit pas de la même manière. J’aurais aimé voir mes parents plus souvent proches l’un de l’autre, unis par une complicité intellectuelle. Ce qui m’a vraiment construit, c’est l’amour que j’ai reçu. Et là, j’ai été gâté. 

A.J.: Quel souvenir gardez-vous du kibboutz où vous avez vécu après avoir abandonné le lycée ?

G.D. : J’étais à l’Hanoar Hatzioni. Ma mère préférait me savoir là plutôt qu’en train de traîner ! Ça a été une grande première pour elle de me laisser partir plus de trois mois en Israël, au Kibboutz Hasolelim en Galilée. Il y avait là-bas une façon de vivre dans le partage, le respect de l’autre mais aussi une certaine part d’individualité. Ce fut le temps des premières amours, avec le soleil et ce pays, la Terre Promise dont j’avais l’âge. Je me souviens des réveils très matinaux et des petits déjeuners extraordinaires. Je me souviens aussi qu’on n’aimait pas du tout être affecté au «loul», le poulailler…

A.J. : Vous clamez votre besoin de liberté, votre esprit de singularité. «Si l’on m’intime l’ordre de me marier avec une de chez nous, je choisis une de chez eux». Ça s’est un peu passé comme ça…

G.D. : Oui…

A.J. : Ce qui ne vous empêche pas de vous reconnaître  «mère juive» !  

G.D. : J’ai toujours été très attentif et papa poule. Je n’ai pas voulu être un papa du week-end.

A.J.: Quelle part du grand-père maternel rabbin, de cette famille typique des romans d’Albert Cohen, quel «bagage clandestin déposé dans vos soutes» avez-vous transmis à vos enfants ?

G.D. : J’ai juste cherché à être un exemple à travers mon attitude. Comme il est dit dans Le Cid : «Instruisez-le d'exemples, et rendez-le parfait». Depuis quelque temps, je suis un peu plus près de la pratique religieuse et surtout, dans une foi au quotidien. J’essaie d’avoir de la bienveillance, y compris pour ceux dont on dit qu’ils nous veulent du mal : le miel pour le fiel, c’est là que le travail est à faire.  

Gérard Darmon, «Sur la vie de mon père», Michel Lafon, 240 pages, 17,95 euros


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