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15 Décembre 2017 | 27, Kislev 5778 | Mise à jour le 14/12/2017 à 14h19

16 décembre - Chabbat Mikets : 16h36 - 17h49

Rubrique France/Politique

Frédéric Encel : « Les islamistes radicaux cherchent à créer le chaos intercommunautaire dans nos démocraties »

Crédit : CAPTURE D’ECRAN

La tentative d’attentat fortuitement avortée contre deux églises de Villejuif, dimanche 19 avril, a révélé la volonté des djihadistes d’étendre leur guerre anti-chrétiens au territoire français. Pour Frédéric Encel, professeur à la Paris Business School et maître de conférences à Sciences Po Paris, un renforcement du dispositif de renseignement s’impose pour répondre au défi posé par ce « nouveau totalitarisme ».

Actualité Juive : Comment interpréter le projet de Sid Ahmed Glam de viser deux lieux de culte catholique dans le Val-de-Marne ? 

Frédéric Encel : Concrètement, cela signifie que la menace terroriste de nature islamiste demeure extrêmement élevée, a contrario de ce que quelques individus complaisants avec ce fléau tentent de nous faire croire. C'est d'autant plus vrai que le terroriste présumé s'était auto-radicalisé, avait tenté de rejoindre la Syrie, entretenait semble-t-il des liens directs avec une filière djihadiste présente sur place et, en attendant de frapper sa cible principale, aurait commis un meurtre de sang froid. Bref, tous les éléments constitutifs du djihadisme actuel, de son modus operandi, de sa haute dangerosité...

A.J.: Quelles sont les représentations des chrétiens dans l'univers mental djihadiste ?

F. E. : Comme les juifs, les chrétiens sont considérés comme des « peuples du Livre » (contrairement aux polythéistes, aux animistes, aux athées déclarés, par exemple), et « bénéficient » à ce titre sous les régimes musulmans d'un statut particulier, celui de dhimmi ; ils sont des sujets de seconde zone, paient une taxe spécifique, ne peuvent bâtir de nouveaux lieux de culte (sauf exceptions), subissent une discrimination judiciaire, ne peuvent exercer divers métiers ni, naturellement, convoler avec des musulmanes. En contrepartie de quoi, ils doivent en principe avoir la vie sauve. Or l'islamisme radical fait une lecture plus restrictive de ce statut déjà humiliant. Sous l'emprise de l'Etat islamique, les chrétiens ont été au mieux chassés et spoliés, au pire réduits en esclavage, violés et assassinés. D'où, pour le terroriste présumé de Villejuif, le projet de tuer des chrétiens. Rappelons tout de même que cette détestation des chrétiens – soit parce qu'admis comme idolâtres, soit car considérés comme consubstantiellement liés à « l'impérialisme occidental » – n'est pas nouvelle, et a déjà provoqué la mort de milliers d'entre eux, du Pakistan à l'Egypte en passant par le Kenya. Ces crimes racistes sont insuffisamment couverts par les médias. Répétons-le : les islamistes sont fanatiquement racistes, antisémites, anti-chrétiens, misogynes, homophobes, et ennemis des arts et de la culture. 


« Les islamistes sont fanatiquement racistes, antisémites, anti-chrétiens, misogynes... »


A.J. : Les récentes opérations en France montrent à la fois la minutieuse préparation des terroristes et souvent une forme d'amateurisme. Est-ce l'une des spécificités de ces candidats au djihad ?  

F. E. : Non, à chaque vague de terreur, on trouve des gens hélas très efficaces et d'autres moins. Les assassins de janvier ont en effet démontré, outre des visages de barbares dans tous les sens du terme, une forme d'amateurisme ; le bilan – déjà épouvantable – aurait pu être bien plus lourd. Là encore, à Villejuif, il semble que le fanatique n'ait pas fait preuve d'un vrai... « professionnalisme ». Cela dit, ne sous-estimons pas le travail des services de renseignement et des forces de l'ordre, que nos amis et alliés européens nous envient. En amont, nombre d'islamistes radicaux sont pistés et appréhendés, quantité de lieux de culte et de personnalités sont efficacement protégés, et en aval des unités d'élite mondialement reconnues comme le RAID sont à pied d'œuvre. En matière judiciaire aussi, le dispositif a été sérieusement renforcé sous l'impulsion du gouvernement dès novembre dernier. Mais dans les prochains mois, les arbitrages budgétaires devront suivre, car actuellement tout le monde fonctionne en flux tendu.

A.J.: Dans quelle mesure des attaques contre des églises ou des symboles chrétiens peuvent-elles réveiller des tensions communautaires en France? Est-ce qu'on pourrait assister en France à une forme de mobilisation plus active de la part de certains groupes chrétiens proches de l'ultra-droite ? 

F. E. : Oui, c'est possible, et c'est exactement ce que recherchent les islamistes radicaux : créer le chaos intercommunautaire dans nos démocraties. Ils ont pour l'heure échoué, et en dépit des cris d'orfraie des Cassandre de l'islamophobie, on n'assiste heureusement pas à des actes de représailles de la gravité de ceux qu'on a connus ces dernières années, notamment à l'encontre de citoyens juifs. Dans d'autres pays, y compris démocratiques, on aurait assisté à des ratonnades et des destructions massives, comme en Inde dans les années 1990 ou en Afrique subsaharienne très récemment. Le peuple français est suffisamment mature pour comprendre que les islamistes radicaux doivent être à la fois implacablement combattus, et en aucun cas confondus avec l'immense majorité des citoyens de culture musulmane qui les rejettent. C'est aussi cela, l'esprit Charlie.

A.J.: La loi sur le renseignement, en cours d'adoption, permettra-t-elle selon vous des progrès substantiels en matière de suivi des suspects ? 

F. E. : Oui. Nos plus hautes autorités - Manuel Valls en particulier au cœur de la République dès janvier – l'ont affirmé : nous sommes en guerre. Or un état de guerre nécessite des mesures exceptionnelles. Strictement encadrées par le législateur et limitées dans le temps, mais exceptionnelles. C'est à ce prix que nos démocraties vaincront ce nouveau totalitarisme, comme elles ont vaincu les précédentes vagues de terreur rouges et noires, ainsi que les fascismes et le stalinisme. Dans tous les cas, force doit revenir à la Loi. 

Dernier livre : «Géopolitique du printemps arabe» Presses Universitaires de France, 18 euros.


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