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01 Avril 2020 | 7, Nisan 5780 | Mise à jour le 31/03/2020 à 09h35

Rubrique Judaïsme

Parachat Chemini: Nadav et Abihou ou l'histoire d'un échec

La directrice de la Maison d'étude juive au féminin, la rabbanite Joëlle Bernheim

Le commentaire de la semaine par Joëlle Bernheim, Directrice de la Maison d’Etude Juive Au Féminin.

Dans la Paracha Chemini s’achève une première grande division du livre de Vayikra, consacrée d’une part aux sacrifices, et d’autre part à la promulgation de lois relatives au Sacerdoce. Avant d’aborder une seconde partie consacrée essentiellement à l’établissement de distinctions entre le pur et l’impur, la Torah nous fait assister aux cérémonies d’investiture d’Aaron et de ses fils. Mais un incident vient troubler la joie suscitée par l’inauguration du Sanctuaire. C’est la mort de Nadab et Abihou, fils d’Aaron, punis pour avoir introduit un feu profane. Pour avoir selon la Tradition (1) , pris une initiative qui ne le leur revenait pas , par amour de D. , dans un élan de spontanéité et d’enthousiasme. Le dénouement malheureux de cette démarche, le refus d’agrément que D. oppose à ces jeunes gens pourtant pleins de bonnes intentions, n’est évidemment pas sans rappeler l’épisode relaté au début du livre de la Genèse, du rejet par D. de Caïn et de son offrande (Genèse ch.4 ).

Sans doute convient-il , pour bien saisir l’esprit de la démarche religieuse préconisée par la Torah dans son ensemble , du culte sacrificiel dont les modalités sont inscrites avec un tel souci du détail dans le livre de Vayikra , de revenir à ces exemples «en négatif» , de refus d’agrément.L’exemple princeps à cet égard étant évidemment celui de Caïn et Abel , puisqu’il s’agit du premier geste religieux relaté dans la Bible. Or, c’est l’histoire d’un échec qui nous est relaté là, dont il nous faut à jamais tirer les leçons,car il serait illusoire de penser que nous sommes à l’abri des errements de Caïn. Et même si Abel et son offrande ont été acceptés par D. , c’est quand même d’un échec qu’il s’agit , puisque c’est ici aussi que s’inaugurent la violence et le meurtre.

 

Se rapprocher de D. en s'éloignant de ses frères

Ce qu’il est important de noter, c’est que si la Torah évoque pour la première fois la notion d’un culte possible rendu à D. , en même temps qu’elle pose ,- pour la première fois aussi -, le problème de la coexistence entre frères, c’est que les deux sont intimement liés. Ce que la Torah veut nous enseigner ici, le dénouement de l’histoire nous éclairant en après-coup sur les raisons du refus de D. , c’est d’abord que la démarche de Caïn à l’égard de D. ,dans sa fraîcheur et son innocence apparentes , portait en germe le refus de la coexistence et du partage avec ses pairs, l’exclusion d’Abel , et en fin de compte la violence.

Un rapprochement d’avec D. , qui ne constitue en fait qu’un alibi «irréprochable» pour mieux éluder ma responsabilité à l’égard de mon frère , qui porte  en lui son exclusion, voilà qui est inacceptable pour D..»Un amour de D. infini mais irresponsable (2) , voilà une attitude religieuse viciée au coeur. Me rapprocher de D. , pour tenter de me justifier auprès de Lui, de me valoriser à Ses yeux,  de privilégier la relation particulière qui me lie à Lui (3), en me démarquant ainsi de mes frères , et en me déresponsabilisant par rapport à eux , voilà une conception bien erronée de la religion , nous dit la Torah.

En effet, il convient à chaque instant de bien analyser nos motivations profondes, lorsque nous pensons donner à D. , en Lui offrant des sacrifices , en Lui rendant un culte. Car se rapprocher de D. pour mieux s’éloigner des hommes, donner à D. pour moins donner à son prochain et se soustraire à ses devoirs, voilà qui est aberrant.

La Bible nous le répète maintes fois : D. n’a pas besoin du culte que les hommes Lui rendent, même s’il Lui est «agréable».Il ne s’agit pas d’imaginer qu’au travers du culte que nous Lui rendons, nous aurions pouvoir sur Lui.Mais D. dans Sa sagesse nous a donnés des lois et des modalités de culte , visant à nous permettre de nous améliorer . Il convient de se rapprocher de D. essentiellement en se rapprochant de Ses voies (4). Viser à être bon à la mesure de la bonté de D. , juste à la mesure de la justesse de D. etc .

 

Ai-je vraiment donné?

Ainsi un culte qui serait coupé de l’exigence morale,serait dénué de sens. «Que m’importe la multitude de vos sacrifices ? dit le Seigneur. Je suis saturé de vos holocaustes de béliers, de la graisse de vos victimes; le sang des taureaux, des agneaux , des boucs , Je n’en veux point. Vous qui venez avec vos présents devant Moi, qui vous a demandé de fouler Mes parvis ! Cessez d’y apporter l’oblation hypocrite, votre encens m’est en horreur ; néoménies, sabbats, saintes solennités , je ne puis les souffrir , c’est l’iniquité associée aux fêtes ! Oui, vos néoménies et vos fêtes Mon âme les abhorre, elles me sont devenues à charge, je suis las de les tolérer. Quand vous étendez les mains, je détourne de vous Mes regards ; dussiez-vous accumuler les prières J’y resterai sourd ; vos mains sont pleines de sang. Lavez-vous, vous, écartez de Mes yeux l’iniquité de vos actes , cessez de mal-faire. Apprenez à bien agir, recherchez la justice ; rendez le bonheur à l’opprimé , faites droit à l’orphelin ,défendez la cause de la veuve (Isaïe ch. 1 , v. 9-16 (5).

 Caïn fait une offrande et croit donner à D. . Mais son offrande n’a pu être agréée car au moment où il se dépouille pour donner à D. , il ne se dépossède en fait que  pour mieux redevenir possesseur de tout , sous la garantie de D. , en excluant son frère.En effet , quand je crois avoir donné à D. , il importe que je me questionne : qu’ai-je donné ? Ai-je vraiment donné?

L’offrande à D. n’a de sens que si elle permet de prendre conscience  du fait que tout est à Lui certes , et que dans cette mesure , je n’ai pas plus de droits que mon frère sur le monde que dans Sa miséricorde , Il a donné  en partage aux hommes . La reconnaissance de D. en tant que Créateur fonde l’exigence morale , et établit ma responsabilité à l’égard de mon prochain. J’ai autant de droits sur le monde que les autres , mais pas plus. D. l’a donné en partage à tous , c’est cela qu’il convient d’admettre et de respecter , et de rétablir quand cela est faussé.


1.   cf Rachi , Lévitique 10,2

2.   cf A. Abécassis , p. 86 ,in «Moi , le gardien de mon frère», de J.Eisenberg et A. Abécassis (Albin Michel)

3.   «Il y a le don par lequel on oblige celui qui le reçoit à rendre un surplus de pouvoir ou de prestige à celui qui le donne» cf M. Blanchot , «La communauté inavouable» (Editions de Minuit), p.30

4.   Cf à ce sujet l’analyse des attributs divins  , dans le Guide des   Egarés de Maïmonide

5.   Voir également Jérémie ch. 7

6.   Je me suis inspirée ici du commentaire de Rabbi Elimeleh’ de Lysensk "Noam Elimeleh", de l’ouvrage de J. Eisenberg et A.Abécassis (voir références ci-dessus , note 2.) et de l’analyse de J. Zacklad pp. 135-139 in «Caïn et Abel» de CL. Birman ,Ch. Mopsik , J. Zacklad (Grasset)

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