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01 Avril 2020 | 7, Nisan 5780 | Mise à jour le 31/03/2020 à 09h35

Rubrique Judaïsme

Parachat Tazriya-Metsora: pourquoi la Torah distingue la naissance d'un garçon de celle d'une vie?

Le commentaire de la semaine par Simy Herscovitch , étudiante à la Maison d'Etude Juive Au Féminin.

Les parachiot de Tazriya-Metsora sont traditionnellement lues ensemble le chabbat, les années où il n’y a qu’un mois d’Adar. Dans les années où, pour rétablir le décalage entre le calendrier juif (solaire et lunaire) et le calendrier grégorien (solaire) et pour maintenir le temps des fêtes juives en leurs saisons, on rajoute un deuxième mois de Adar, l’année est alors appelée embolismique et les deux parachiot sont lues séparément. En hébreu, l’année où l’on rajoute un deuxième mois d’Adar est dite  : « meouberet » c'est-à-dire une année enceinte.

Or la paracha Tazriya commence par nous parler de l’enfantement, "Quand une femme accouchera". Elle donne les détails qui règlent les procédures  du relevé de couches d’une femme qui a enfanté un garçon et d’une femme qui a enfanté une fille. La Thora donne ensuite le détail des procédures qui  vont concerner  une certaine forme de lèpre qui s’attaque à l’homme, mais qui peut, aussi bien, s’attacher à des vêtements et  aux murs d’une maison, ainsi qu’ une série de lois qui gèrent les écoulements physiologiques qui peuvent atteindre un corps humain.

Reprenant l’explication de Rav Avigès*, qui nous éclaire sur cette série de lois assez techniques et difficiles à commenter, nous retiendrons l’idée, tirée de son cours sur Tazria 2014, selon laquelle les lois sur le pur et l’impur sont liées au dégoût que le corps, quand il exprime sa matérialité, peut inspirer. Ces lois, répétées deux fois, une fois pour l’homme et une fois pour la femme, lient la notion de répulsion, à la notion de pureté puisque le prophète  Ezequiel nous assure que le Très-Haut déversera des eaux pures afin de nous purifier et nous libérera de notre souillure afin de nous délivrer du dégoût de nous même ! Toujours selon le Rav Avigès, la Thora nous aide à penser  la répulsion face aux écoulements et aux fluides du corps, en des catégories que l’on nomme "pur" et ‘"impur" pour les faire entrer, de ce fait, dans les catégories de la loi. Dans l’ensemble des occurrences où le pur et l’impur se présentent à  nous, notre paracha commence par nous parler de l’enfantement.


Ce qui se passe dans l’enfantement rejoint l’inconscient le plus profond de l’humain.

Le texte distingue la naissance d’un garçon et la naissance d’une fille par des jours de pureté et des jours d’impureté qui sont doublés dans le cas de la naissance d’une fille. Nous savons qu’un accouchement se déroule de la même manière pour un garçon ou pour une fille : contractions,  douleurs, perte du liquide amniotique, sang.  En quoi la naissance d’une fille nécessite-t-elle un doublement des jours de pureté et d’impureté ?

Pour le Kli Yakar** l’impureté de l’accouchement d’une fille double le temps d’impureté de la femme, du fait que la mère prend sur elle l’impureté de la petite fille qu’elle a mise au monde, la femme étant considérée comme responsable, de la faute d’Adam. Cette conception accusatrice de la partie féminine de l’Humanité choque nos consciences désormais largement ouvertes à l’émancipation des femmes et nous pousse à essayer de comprendre autrement ce doublement du temps.

Ce qui se passe dans l’enfantement rejoint l’inconscient le plus profond de l’humain. C’est en ce sens que nous comprenons le Rachi** *citant le Talmud qui utilise, pour nommer l’utérus, le mot kever (tombeau) au lieu de rehem (racine du mot compassion). L’accouchement, qui ouvre à  la vie, donne en même temps, la limite de cette vie, c'est-à-dire le temps de sa mort.

Pour l’enfant au masculin, appelé dès son plus jeune âge à se différencier du corps de la mère par le fait que son père le porte vers le groupe du masculin,  la coupure de la brit-mila  lui rappelle qu’il n’est pas une partie du corps matriciel, mais bien un être appelé à devenir un être indépendant, à se distinguer du corps fusionnel de la mère. Pour l’enfant au féminin, l’élaboration hors du corps maternel, qui n’est symbolisée par aucune coupure symbolique, visant à  l’emmener vers un autre groupe humain, qui lui apprendrait  d’autres savoirs, double la difficulté d’élaborer un être au féminin hors de l’inconscience fusionnelle  au corps de la mère.

Dans le Zohar ha Kadoch, la Mort et la Mère se tiennent toutes deux, au même lieu sur l’arbre des sephirot où il  est facile de confondre la relation à la Mère et la relation à la Mort. C’est  en ce sens là que nous comprenons le Rachi. La peur violente que le féminin a toujours inspiré depuis les temps les plus reculés vient de cette proximité qui rend difficile le travail d’élaboration de la conscience, quand elle affronte le fond obscur de son humanité, pour la rédimer. C’est pourtant  là que se situe l’enjeu de toute conscience qui cherche à advenir à l’être

Le détachement nécessaire du corps de la mère, une nécessité vitale aussi bien pour l’enfant masculin, que pour l’enfant féminin, est bien plus difficile pour l’enfant féminin qui n’est pas amené naturellement du fait de son genre, à utiliser les instruments de l’étude que  le monde masculin a à sa disposition. Or, sans élaboration du féminin, il n’y a pas d’espoir que le monde puisse arriver à sa complétion.

La Thora, en doublant les délais de remise en état de pureté du corps de la mère, lors de la naissance d’un enfant féminin, nous dit-elle  qu’il sera deux fois plus difficile d’élaborer un être au féminin ? Dans notre temps, il est impérieux  de s’y atteler…

 

A ma maman : Myriam bat Simi z’’l, qui, en me posant au monde un 27 Nissan, ne savait pas de quelle figure du féminin elle avait osé accoucher.

*Rav Avigès enseigne en Français à la synagogue Maguen David de Manhattan,  New-York. On peut consulter les vidéos de ses cours en ligne sur son site : https://sites.google.com/site/chiouraviges/Home


**Kli Yakar : Rabbi Schlomo Efraïm de Luntschitz, vécut en Galicie, Pologne : 1550- 21 avril 1619


***Rachi : Rabbi Schlomo ben Ytzaac vécut à Troyes en Champagne : 22 fevrier 1040-13 juillet 1105

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