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01 Avril 2020 | 7, Nisan 5780 | Mise à jour le 31/03/2020 à 09h35

Rubrique Judaïsme

Parachat Aharei Mot: Kippour et le rite du bouc émissaire

La directrice de la Maison d'étude juive au féminin, la rabbanite Joëlle Bernheim

Le commentaire de la semaine par Joëlle Bernheim, directrice de la Maison d'étude juive au féminin.

Dans la Paracha Ah'arei Mot nous est livrée la description minutieuse des cérémonies visant une fois l'an, le jour de Kippour, à faire disparaître toute impureté et toute souillure de la communauté d'Israël (Lévitique ch.16). Cérémonies qui n'ont plus cours depuis la destruction du Temple mais que nous évoquons par la prière (1) avec force et conviction, jusqu'à les faire revivre en nous avec intensité, pour qu'elles trouvent quelque efficacité. Car ce rituel ordonné par le Grand Prêtre dans l'enceinte du Temple, constitue une saisissante mise en scène de ce qui se joue d'essentiel ce jour là, et a un poids dramatique et un pouvoir évocateur très importants.
Ainsi en est-il de l'un des moments les plus marquants de ce jour de Kippour :le "traitement" des deux boucs offerts par la collectivité . L'un est offert comme sacrifice expiatoire sur l'autel, le second a également vocation expiatoire, mais est voué au désert (cf id 16,5 ) (2). Le premier bouc expiatoire entre dans le contexte habituel des sacrifices. Il est offert pour invoquer le pardon de fautes très spécifiques : celles liées à des souillures involontaires du Sanctuaire ou des aliments sacrés.

Le second vient apporter expiation pour des fautes qui ne peuvent en aucune mesure être absoutes par des sacrifices. Les sacrifices n'apportant expiation que pour des fautes de nature très subtiles : celles commises inconsciemment, ou par oubli ou erreur, ou celles commises mentalement etc. Mais non pour des fautes pour lesquelles notre responsabilité est plus clairement engagée. Pour ces dernières, la rémission passe par le travail du repentir - Techouva - (3), et aucun sacrifice, rite, ne peut nous faire faire l'économie de ce retour sur soi. Or une fois l'an, D. nous offre l'opportunité d'obtenir l'expiation de péchés pour lesquels nous n'aurions pas su faire ce travail de Techouva, ou pour lesquels ce travail n'a pas été suffisamment efficace.

"Ainsi Aaron appuiera ses deux mains sur la tête du bouc vivant ; il confessera toutes les iniquités des enfants d'Israël, toutes leurs offenses et tous leurs péchés, et les ayant fait passer sur la tête du bouc l'enverra sous la conduite d'un homme préparé , dans le désert. Et le bouc emportera sur lui toutes leurs iniquités dans une contrée aride, et il enverra le bouc dans le désert" (id 16,21-22 ).


Revenir sur la notion de "bouc émissaire"

Ces fautes ne peuvent être absoutes purement et simplement par un sacrifice traditionnel, mais D. dans sa grâce nous donne la possibilité de les écarter, de les éloigner et de les reléguer en un lieu duquel il n'en sera plus fait mention. Par l'intermédiaire du bouc qui transporte nos fautes jusqu'en une terre de désolation, D. nous permet de redéployer notre capacité à mener une vie normale au plus haut niveau, qui ne soit pas entachée par un poids de culpabilité excessif, que nous ne saurions pas "traiter" de toutes façons.
Mais il ne faudrait pas s'y méprendre : ce bouc voué au désert n'est pas un bouc émissaire au sans que ce terme a pris aujourd'hui. Le bouc sert à cette "décharge" des fautes, mais il ne les endosse en rien, il ne fait que les transporter vers une terre de désolation et d'oubli, il ne "paie" pas à notre place. C'est pour cela (4) que les deux boucs sont tirés au sort : c'est le hasard qui voue l'un à D. et l'autre à Azazel. Il n'y a pas ici de victime désignée. Les deux boucs présentés au Grand Prêtre étaient selon la Tradition (5) rigoureusement identiques.

Et "Aaron prendre les deux boucs, et les présentera devant le Seigneur à l'entrée de la Tente d'Assignation. Et il tirera au sort pour les deux boucs : l'un sera pour l'Eternel, l'autre pour Azazel. Aaron offrira le bouc que le sort avait désigné pour l'Eternel et le traitera en expiatoire; et le bouc que le sort aura désigné pour Azazel sera placé vivant devant le Seigneur, pour expier pour lui, pour être envoyé à Azazel dans le désert" (id 16, 7-9).

En effet nous explique Maïmonide (6): "Il est indubitable pour tout le monde que les péchés ne sont point des corps qui puissent se transporter du dos d'un individu sur celui d'un autre. Mais tous ces actes ne sont que des symboles destinés à faire pression sur l'âme, afin que cette impression mène à la pénitence : on veut dire nous sommes débarrassés du fardeau de toutes nos actions précédentes que nous avons jetées derrière nous et lancées à une grande distance". C'est là que réside entre autres, le pouvoir régénérateur du jour de Kippour.

(1) Prière de Moussaf de Yom Kippour
(2) voir Sforno à propos de Lév; 16,5 , ainsi que le commentaire de
S.R. Hisch sur Lév. 16,5
(3) Maïmonide, Michné Torah , Sefer Hamada , Hilh'ot techouva ch. 1 et 2
(4) Voir Michna Masseh'et Yoma , Chapitre 6
(5) id
(6) Guide Des Egarés , partie III, Chapitre 46

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