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16 Décembre 2017 | 28, Kislev 5778 | Mise à jour le 14/12/2017 à 14h19

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Analyse

Nucléaire iranien: Le jour le plus long

Le Secrétaire d'Etat américain John Kerry (Flash 90)

Les négociations à Lausanne sur le nucléaire iranien, qui devaient s’achever mardi soir à minuit, se poursuivent finalement aujourd’hui. Mais les divergences entre les Iraniens et le G5+1, mais aussi, semble-t-il, au sein même des représentants de la communauté internationale laissent planer une zone d’ombre sur la possibilité d’un accord.

« Il y a un moment où vous devez dire oui ou non ». Mercredi midi, il semblait de moins en moins évident que l’interrogation de ce diplomate, présent à Lausanne dans le cadre des négociations entre la communauté internationale et l’Iran sur le dossier nucléaire iranien, ne trouve de réponse immédiate. Si un accord politique devait être trouvé aujourd’hui entre le G5+1 (les Etats-Unis, la Chine, la Russie, la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne) et les représentants iraniens, celui-ci pourrait toutefois laisser ouverts plusieurs points sensibles.

A l’heure actuelle, et selon les informations en provenance de Suisse, trois éléments continueraient d’être ardemment discutés : 1) la durée de l’accord (entre 11 et 15 ans, voire 25 ans semble-t-il pour les Français) ; 2) le calendrier de levée des sanctions votées par l’Onu contre le programme nucléaire iranien ; 3) les dispositions à mettre en place en cas de violation iranienne de l’accord. Les modalités de ce dernier mécanisme, dit du « snap bnack », ne fait pas l’unanimité au sein du G5+1. Les Français sont favorables à la mise en place de sanctions automatiques en cas de dérapage de Téhéran. Les Russes et les Chinois exigent pour leurs parts que de telles mesures soient préalablement validées par un nouveau vote du Conseil de sécurité. Une division qui profite au camp iranien.

Par ailleurs, des questions demeurent sur l’évolution du programme de recherche iranien qui pourrait permettre à Téhéran de s’appuyer sur des centrifugeuses beaucoup plus rapides pour enrichir de l’uranium et in fine fabriquer une arme atomique. Le sort du stock d’uranium enrichi dont dispose déjà l’Iran – et que le régime ne souhaite plus voir exporter vers la Russie comme avancé ces derniers mois – est également débattu.

En coulisses, dans une ambiance nerveuse, c’est un jeu d’influences très sophistiqué qui se joue où les intentions des acteurs échappent parfois à leurs interlocuteurs ou, au contraire, apparaissent suffisamment claires pour appeler à une prudence de tous les instants.

  

Les Etats-Unis et l’Iran, une lune de miel « proche d’être consommée » ?

C’est le très sérieux quotidien britannique The Guardian qui rapportait l’anecdote mardi matin. Le mois dernier, l’ancien chef des renseignements saoudien, Turki Al-Faysal, résumait d’une formule romanesque le basculement majeur qui est peut-être en train de se jouer sous nos yeux. Entre Washington et Téhéran, une paix froide serait-elle possible ? Depuis son élection fin 2008, Barack Obama n’a jamais cessé de fixer comme objectif prioritaire le règlement de la question nucléaire iranienne. Maniant la carotte et – souvent avec réticence - le bâton, le président américain est convaincu que la puissance américaine profitera de la réintégration progressive de l’Iran dans le concert des nations. La convergence d’intérêts entre Washington et Téhéran, en particulier contre le djihadisme sunnite, motiverait un changement de cap en faveur d’un renforcement de la coopération entre les deux. Mais cette « grande entente » demeure conditionnée par le règlement du contentieux nucléaire.

Le raisonnement bute néanmoins sur une question que la Maison Blanche n’a jamais été en mesure de résoudre depuis six ans : le régime chiite est-il intéressé par une telle alliance avec le « Grand Satan » ? Lundi, les négociateurs américains commençaient à marquer un certain agacement devant les atermoiements iraniens, sans savoir si ceux-ci relevaient d’une tactique provisoire destinée à obtenir des concessions ou de l’inflexibilité du Guide suprême iranien. « Une personne manque ici : l’ayatollah Khamenei » notait un diplomate européen, cité par le New York Times. « Nous ne savons pas ce qu’il pensera des dispositions ».

 

Une histoire de pression(s)

« Faire de la fin mars une date limite absolue est contreproductif et dangereux. On a besoin de tout notre temps pour boucler un accord complexe ». Rares sont les observateurs à manquer les tweets de l’ambassadeur de France à Washington, Gérard Araud, éclairages diplomatiques condensés en 140 signes. Tout y est dit en effet sur le paradoxe américain : l’administration Obama, qui a repris la main sur les négociations avec l’Iran au grand dam des Français, s’est engagée dans une course contre la montre que ne justifiait pourtant pas le rapport de force, largement favorable aux Occidentaux face à un Iran englué économiquement et isolé.

La crainte de Barack Obama ? Voir le Congrès à majorité républicaine profiter d’une absence d’accord à Lausanne pour proposer une loi visant à durcir les sanctions contre le régime iranien et  mettre ainsi à mal les espoirs d’entente avec Téhéran. Côté iranien, l’équipe de négociateurs menée par le ministre des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, se sait sous la pression des éléments les plus durs du régime, hostiles à toute concession majeure. Pas de quoi se départir d’une ambiguïté dont on sait, depuis le cardinal de Retz,  que l’on en sort qu’à ses dépends.
Pour l’heure, l’opinion publique américaine soutient la main tendue de son président, mais demeure perplexe. Selon un sondage du Pew Research Center, publié lundi, 49% des Américains soutiennent les discussions en cours avec l’Iran. Ils sont néanmoins 63% à juger que les dirigeants iraniens ne sont pas sérieux dans leurs intentions de conclure un accord.

 

La France, gardienne du temple ?

Une nouvelle fois, Paris fait entendre sa voix, dissonante, dans ce dossier considéré également comme de la plus haute importance par les autorités françaises, en pointe en matière de lutte contre la prolifération nucléaire. Sur la forme, la France ne souhaite pas se laisser enfermer par le tempo imposé par Washington pour des questions de politique intérieure. Gérard Araud, toujours sur Twitter, le 3 mars : « Nous voulons un accord. Ils ont besoin d’un accord. La tactique et le résultat des négociations doivent refléter cette asymétrie ». François Hollande exige aussi un accord « durable, robuste et vérifiable », manière de dire qu’on ne se contentera pas à l’Elysée de formules vagues et de plans sur la comète.

Mais le rapprochement américano-iranien inquiète également pour une autre raison. Depuis 2012, le président français a réorienté sa diplomatie dans le Golfe pour se rapprocher de l’Arabie Saoudite et voit d’un mauvais œil le tropisme iranien des Américains. L’axe sunnite compte sur Paris pour défendre ses intérêts face à un Iran dont l’expansionnisme a trouvé un nouveau théâtre d’expression au Yémen. Israël espère également voir les Français tenir une position ferme même si Benyamin Netanyahou ne manquera pas de s’appuyer sur ses soutiens au Congrès pour contenir l’offensive iranienne de Barack Obama. 

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