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28 Novembre 2021 | 24, Kislev 5782 | Mise à jour le 04/08/2020 à 22h39

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Pourquoi la Turquie persiste dans la négation du génocide arménien

Déclaration du djihad en présence des dirigeants jeunes-turcs, le 13 novembre 1914. (The World’s Work 1918, p. 264)

Le génocide des Arméniens a été commis sous l’Empire Ottoman. Pourtant la République de Turquie ne le reconnaît toujours pas. La raison ? Pensé et exécuté par des nationalistes modernisateurs, il répondait à l’exigence de forger une nation ethniquement homogène et pure.

C’est pourquoi en 2015 encore, la négation pure et simple souvent, la minimisation au mieux, transcendent les clivages politiques turcs, pourtant très violents. L’erreur à ne pas commettre consiste à attribuer le refus de reconnaissance du génocide à l’orientation islamo-conservatrice du parti au pouvoir, l’AKP du président Erdogan. En se bornant, en 2014, à exprimer ses « condoléances » aux descendants des victimes de ce qu’on nomme là-bas les « événements de 1915 », sans reconnaître l’existence du génocide ni a fortiori présenter d’excuses de l’Etat turc, celui-ci n’agit pas différemment du principal parti de l’opposition de gauche, le CHP. L’héritier du kémalisme laïc et du nationalisme « éclairé » refuse lui aussi toute reconnaissance du génocide et vient de rappeler à l’ordre une de ses candidates aux législatives du 7 juin prochain, la Stambouliote d’origine arménienne Selina Dogan, qui demandait à la Turquie de reconnaître les faits et « d’arrêter la victimisation ».`

Le génocide arménien a été planifié et exécuté par le gouvernement « Jeune turc », moderniste, pro-occidental (pro-allemand, en particulier) et dont la majorité des cadres était peu portée sur un islam rigoureux, mais considérait que le pays était par essence de culture musulmane. Outre ses objectifs de réformes administratives et économiques propres à remettre sur pieds « l’homme malade de l’Europe » qu’était l’Empire, il souhaitait également l’homogénéisation ethnique de l’Asie mineure. Le processus de « purification » de la Turquie, de la construction d’un Etat-Nation, repose donc sur l’élimination des minorités arménienne et syriaque par des massacres planifiés, mais aussi de la minorité grecque, les juifs ayant, eux, le plus souvent choisi le départ.


Le refus de reconnaissance unanimement partagé

Aujourd’hui encore, reconnaître le génocide arménien reviendrait, pour les Turcs, à admettre le vice initial du processus de construction nationale. La seule concession faite au mythe d’une Turquie ethniquement homogène est la reconnaissance juridique du statut de minorité, accordé aux Arméniens, aux Juifs et aux Grecs, qui ne représentent plus, avec les chrétiens orientaux, que 0,2% de la population totale, contre 20% en 1914. Les minorités ethniques de religion musulmane, au premier chef les Kurdes, ne sont pas reconnues du tout. Il existe en outre une preuve supplémentaire du caractère si l’on peut dire fondateur de la négation : c’est que dans les années 1918-1920, soit avant l’établissement de la République, l’existence du génocide n’était pas niée. Un décret impérial du l6 décembre 1918 instaura au contraire des cours martiales qui jugèrent (mal, certes) les principaux responsables administratifs des déportations. Elles cessèrent de siéger à l’automne 1920, une fois la victoire des kémalistes (partisans d’Atatürk) contre ceux du sultan.

  Dans l’arc-en-ciel politique turc, le refus de reconnaissance est donc unanimement partagé. Le parti ultra-nationaliste MHP (13% des voix) est sans doute le plus extrême mais le négateur qui a le plus défrayé la chronique dernièrement est un homme d’extrême-gauche, le président du Parti des Travailleurs, Dogu Perincek. Condamné en 2007 par un tribunal suisse pour avoir nié le génocide lors d’un meeting tenu à Lausanne, il s’est pourvu devant la Cour européenne des droits de l’Homme, qui lui a donné raison, estimant, comme le soutient la Turquie, que la Suisse avait violé sa liberté d’expression. Les autorités helvétiques ont demandé un rééxamen de l’affaire et le verdict est attendu sous peu. C’est la société civile turque, et non la classe politique, qui bouge sur le sujet du génocide arménien. On citera particulièrement l’action courageuse d’intellectuels comme Ragip Zarakolu, Erol Ozkoray et le Prix Nobel de littérature Orhan Pamuk.

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