Default profile photo

17 Décembre 2017 | 29, Kislev 5778 | Mise à jour le 14/12/2017 à 14h19

Rubrique France/Politique

Robert Wistrich (Zal), l'homme qui explorait les racines de la haine antisémite

Crédit photo : DR

Perpectives par Franklin Rausky, Universitaire

Avec la disparition du grand historien israélien Robert Wistrich (1945-2015), professeur à l’Université Hébraïque de Jérusalem et à l’Institut Universitaire d’Etudes Juives de Paris, le monde savant perd l’une de ses figures majeures dans le domaine de l’histoire du judaïsme et plus particulièrement dans l’exploration des racines du mouvement sioniste et de l’antisémitisme dans toutes ses formes et lieux. Il était le directeur du Centre Vidal Sassoon d’Etudes sur l’antisémitisme, le plus important laboratoire mondial de recherches et d’enseignements sur cet inquiétant phénomène historique.

Comme ses éminents prédécesseurs, Léon Poliakov, Saul Friedlander et Norman Cohn, Wistrich, en homme de science rigoureux et lucide voyait dans l’antisémitisme une troublante constellation affective, intellectuelle et sociale où s’entremêlaient la haine de l’autre, le mépris d’un groupe déclaré inférieur et nocif, le soupçon morbide des prétendus agissements malfaisants du peuple d’Israël, la volonté d’exclusion du peuple juif de la scène de l’histoire, la pulsion meurtrière du génocide, les fantasmes et les rumeurs des conspirations, espionnage, crime rituel, profanation, exploitation... tout un arc-en-ciel polychrome d’obsessions pathologiques individuelles, groupales et collectives.

D’année en année les enseignements que Robert Wistrich donnait à l’lnstitut Elie Wiesel permettaient à un public nombreux et attentif de suivre des analyses scientifiques sur des phénomènes comme la vision de la judéophobie à la lumière des pères fondateurs du sionisme, la nature de l’antisémitisme européen médiéval et moderne, les attitudes de la gauche face à la montée de la haine antijuive, où la renaissance des formes inattendues, insolites et archaïques d’accusation contre le Juif, devenu dans son imaginaire collectif l’archétype du Mal Absolu à combattre et à éradiquer. Dans un cycle d’enseignement consacré à « L’affaire Dreyfus et l’antisémitisme français » Wistrich conteste la vision largement répandue parmi les historiens français selon laquelle cet épisode ne concerne pas essentiellement l’antisémitisme, mais constitue plutôt l’expression dans l’antagonisme entre la réaction cléricale et militariste d’une part, et les forces républicaines laïques d’autre part. Sans nier cette dimension fondamentale de l’Affaire, Wistrich met l’accent sur la dimension juive de ce moment singulier de l’histoire de France où l’opinion publique assiste à une soudaine explosion des passions judéophobes.


« Décrypter les fantasmes et les obsessions d’un monde tourmenté. »

Un autre aspect de la recherche de Wistrich concerne la place de la vision antijudaïque dans l’islam à travers les siècles. On a souvent eu tendance à minorer l’existence d’une judéophobie en milieu islamique. Parfois on a considéré que les explosions d’hostilité à l’égard des juifs et du judaïsme au Proche-Orient n’étaient rien d’autre que l’expression, somme toute laïque et politique, d’un nationalisme arabe opposé à l’entreprise sioniste et à la politique israélienne. Wistrich conteste cette hypothèse et affirme à la lumière de nombreux documents historiques, qu’il existe à l’intérieur du monde islamique tout comme à l’intérieur de la chrétienté des tendances fortement imprégnées d’hostilité religieuse et philosophique à l’égard du premier peuple monothéiste de l’histoire, Israël, ancêtre du christianisme et de l’islam. Poliakov et Cohn voient dans cet antijudaïsme islamique la manifestation d’un conflit œdipien entre le Père et les Fils. La recherche rigoureuse et attentive de Wistrich : une exploration lucide et sans complaisance des visages d’une haine millénaire.

Powered by Edreams Factory