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30 Mars 2020 | 5, Nisan 5780 | Mise à jour le 29/03/2020 à 10h11

Rubrique Sport

FIFA: Comment Israël a échappé au carton rouge

Jibril Rajoub, président de la fédération palestinienne de football (DR)

A l’issue d’une bataille inédite sur le champ sportif, Jérusalem a obtenu le retrait de la demande palestinienne de suspension de ses équipes par la FIFA.

« Hier, nous avons vu comment la Palestine a agi avec un grand cœur ». Sepp Blatter, le président de la FIFA (Fédération internationale de football association) a résumé en des termes très diplomatiques le règlement – provisoire – de l’extension au champ sportif de l’affrontement proche-oriental : Israël ne sera pas suspendu des compétitions internationales, comme le demandait l’Autorité palestinienne. « J’ai décidé de retirer la demande de suspension » a déclaré, vendredi 29 mai, le président de la fédération palestinienne de football, Jibril Rajoub, à la tribune du 65e congrès de l’organisation footballistique.

Le compromis fut long à émerger après d’intenses tractations qui auront vu Israël multiplier les concessions, notamment l’établissement de certificats spéciaux pour les sportifs et entraîneurs palestiniens pour circuler librement en Judée-Samarie et en Israël. Une commission, placée sous l’égide de la FIFA et non des Nations unies, comme l’avait exigé Ramallah, et dont le principe a été voté à une large majorité (165 pour, 18 contre), sera chargée d’observer les éventuelles restrictions de liberté des joueurs palestiniens, le racisme dans le football israélien et de trancher la question épineuse du statut des cinq clubs établis en Judée-Samarie que l’AP souhaite voir exclus du championnat israélien. Ironie du sort, elle sera dirigée par Tokyo Sexwale, ancien militant sud-africain anti-apartheid…

Réélu à la tête d’une institution empêtrée dans un embarrassant scandale de corruption avant d’en démissionner mardi après-midi, Sepp Blatter n’a pas lésiné sur les moyens pour « éviter un nouveau scandale », selon Pierre Maturana, rédacteur en chef du magazine So Foot. « Blatter a probablement actionné plusieurs leviers pour trouver un compromis. Il s’en sort en mettant en place une commission. C’est une manière de régler le problème dans les cuisines de la FIFA ».


Rajoub VS Eini

L’affaire, qui a agité les plus hautes autorités diplomatiques des deux Etats – Binyamin Netanyahou suivait en direct vendredi l’avancée des pourparlers depuis un hôtel de Safed dans lequel il passait quelques jours de vacances en famille – a vu s’affronter deux personnalités aux trajectoires diamétralement opposées. Côté palestinien, Jibril Rajoub, ancien chef de la sécurité préventive en Cisjordanie sous Yasser Arafat, aujourd’hui relégué à la tête des affaires sportives palestiniennes, a opéré un retour inattendu au centre de la scène politique nationale. A la surprise générale, cet hébréophone a transformé la fédération palestinienne de football en rampe de lancement politique. Sa campagne auprès de la FIFA lui a ainsi valu ces derniers mois une réelle reconnaissance parmi la population palestinienne. Une popularité qui se retourne ces derniers jours contre lui, le Hamas et les réseaux sociaux condamnant sa « volte-face » le jour J.

 Face à lui, un personnage inconnu s’est révélé au grand public : Ofer Eini. Le président de la fédération israélienne de football a joué un rôle déterminant, négociant pied à pied la position israélienne. Sa ligne de défense : la dénonciation de la politisation du sport dans une région du monde sous tension. Signe d’un réel sens tactique, on l’a vu ainsi vendredi après son discours parcourir la salle où étaient réunis les représentants des nations membres de la FIFA pour serrer la main de Rajoub. L’image était belle. « Peut-être [le football] sera-t-il le précurseur vers une solution que tout le monde souhaite » se félicitait Sepp Blatter. « Blatter a une vision utopique et idéale du football » juge Pierre Maturana. « Il considère qu’on n’a pas besoin de se faire la guerre sur un terrain ».

 Dans la coulisse, les choses ont pris une tournure moins irénique. Plusieurs pays arabes ont demandé à Jibril Rajoub de retirer sa demande de suspension, notamment la Jordanie par l’intermédiaire du Prince Ali, selon le quotidien Haaretz. « Vous n’avez pas la majorité. Israël s’engage à faciliter la circulation des sportifs palestiniens. Vous avez le soutien des dirigeants jordaniens. Que demander de plus ? Renoncez ! » aurait déclaré en substance le candidat malheureux à la succession de Sepp Blatter à la présidence de la FIFA.

 


Israël remercie "Platoche"

Autre acteur décisif : Michel Platini. Jérusalem a pu compter sur le soutien du président de l’UEFA (Union européenne des associations de football), instance dont Israël est membre depuis 1994 après une longue période de boycott décidée vingt ans plus tôt par la Confédération asiatique sous la pression des pays arabes. En mars, l’ancien meneur de jeu de l’équipe de France avait pressé le représentant israélien à l’UEFA, Avi Luzon, d’agir pour « contrecarrer » le projet palestinien. 

« L’heure est grave, même si vous avez raison » lui aurait déclaré Platini qui a maintenu sa position devant la FIFA la semaine dernière. « Michel Platini devrait recevoir le Prix Israël pour avoir aidé Israël à remporter une victoire diplomatique au congrès de la FIFA » militait déjà Yuval Rotem, le directeur des Relations publiques du ministère israélien des Affaires étrangères. « La FIFA ne voulait pas créer de précédent » analyse de son côté Pierre Maturana. « D’autres pays en situation conflictuelle auraient pu faire à l’avenir le même type de réclamations. L’Ukraine et la Russie ou les deux Corées par exemple ».

 Les choses en resteront là ? Israël pourrait-il connaître le sort de l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid, suspendue par la FIFA en 1964 avant d’en être exclue en 1976, une décision seulement levée seize ans plus tard ? Les diplomates israéliens se préparent en tout cas à de nouvelles offensives palestiniennes, notamment dans la perspective des prochains jeux olympiques de Rio en 2016. L’« Intifada diplomatique » dans laquelle est engagée l’AP pourrait bien ne pas quitter le gazon sur lequel elle vient de prendre pied.

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