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12 Juillet 2020 | 20, Tammuz 5780 | Mise à jour le 10/07/2020 à 14h53

Chabbat Matot-Masseï : 21h29 - 22h48

Rubrique Sport

Gérard Ejnès, directeur de la rédaction de France Football : « Je pense que la Coupe du monde aura lieu au Qatar »

Il faut remonter à 1978, et le « Mundial » confié à la junte militaire argentine, pour retrouver trace d’une Coupe du monde de football organisée dans une dictature. Aujourd’hui, c’est le cas du Qatar, désigné pour l’édition 2022, qui crée la polémique. Actualité Juive a rencontré l’un des meilleurs spécialistes de la question, Gérard Ejnès, directeur de la rédaction de l’hebdomadaire «France Football», récompensé l’an dernier par le Prix du Coup éditorial de la presse pour son sujet « Qatar 2022, le témoignage qui accable ».

Actualité Juive : La Coupe du monde 2022 peut-elle encore être maintenue au Qatar, après les révélations sur la corruption qui a entouré le vote pour son attribution en 2010 ? 

Gérard Ejnès : Oui elle le sera. C’est une opinion, pas un désir. La Coupe du monde a été attribuée par le comité exécutif de la FIFA. Seul ce comité peut revenir sur cette décision. On peut toujours lancer des appels au boycott, mais personne d’autre n’a le pouvoir de déplacer la Coupe du monde. Compte tenu de ce qui se passe actuellement à la FIFA, on peut imaginer que, d’ici un an, il y aura un nouveau comité exécutif qui sera sans doute très différent de celui qui est en place aujourd’hui, et qui pourrait s’auto-demander un nouveau vote. Mais dans ce cas, il faudrait rembourser l’argent au Qatar. Et le montant des indemnisations serait énorme. 

A.J.: Est-ce bien raisonnable de confier la Coupe du Monde à une dictature ?

G. E. : Lors des attributions de Coupe du monde, la FIFA ne prend pas en compte les questions de morale, d’éthique, les questions politiques sur le fait que le pays désigné soit ou non une dictature. Leur priorité est d’éviter un problème financier. Or chaque fois que la compétition est attribuée à une démocratie, il y a des problèmes financiers et des soucis de retard sur la livraison des stades. La FIFA attend également que cela génère beaucoup d’argent et que ça se passe bien. Or dans une dictature, cela se passe toujours bien. Toujours. Au Brésil, pendant l’année qui a précédé la compétition, on a vu des manifestations dans la rue. Au Qatar, on ne manifeste pas. En Russie [organisateur de l’édition 2018], non plus. Il n’y a pas de problème pendant les compétitions. Les plus anciens n’ont pas oublié les Jeux Olympiques de Munich en 1972 [des terroristes de l’organisation palestinienne Septembre noir avaient pris en otages des membres de l’équipe olympique israélienne. Onze Israéliens avaient été tués ainsi qu’un policier ouest-allemand, NDLR]. Cette attaque, au cœur de la démocratie ouest-allemande, avait grandement perturbé la compétition. 

A.J.: Quel rôle a joué la France dans la désignation du Qatar ? 

G. E. : Un rôle majeur. Pas seulement au niveau du vote personnel, mais aussi au niveau de l’influence que Paris a pu avoir sur d’autres membres du comité exécutif. Nicolas Sarkozy a pesé sur Michel Platini, président de l’UEFA [l’instance dirigeante du football européen, NDLR], qui a peut-être pesé sur d’autres personnes.


« Michel Platini a été sous forte influence de Nicolas Sarkozy »

A.J.: On a évoqué le rôle d’une réunion secrète à l’Elysée, le 23 novembre 2010, soit dix jours avant la désignation du Qatar, entre Nicolas Sarkozy, le prince et futur émir du Qatar Tamim Ben Hamad Al Thani, le président d’alors du PSG, Sébastien Bazin, et… Michel Platini. Un montage – soutien de l’UEFA à la candidature du Qatar en échange de la signature de gros contrats pour la France, le rachat du PSG et la création de Be In Sports, y aurait été mis sur pied.

 G. E. : C’est du billard à plusieurs bandes. Six mois plus tard, le PSG, le club de cœur de Nicolas Sarkozy, a en effet bien été racheté. Mais cela va bien au-delà. Les avoirs qataris en France se chiffrent en dizaines de milliards d’euros. Pour un président de la République, la balance commerciale compte. 

On sait bien que Michel Platini, le porte-drapeau de la candidature du Qatar, a été sous forte influence de M. Sarkozy. Il y a des intérêts d’Etat derrière tout cela. En échange d’une voix, on peut obtenir des marchés pour son pays. Et c’est difficile de refuser quelque chose à un chef d’Etat qui vous demande de manière subliminale de « faire un effort » pour que cela se passe bien.

 A.J.: L’éventuelle succession du président démissionnaire de la FIFA, Sepp Blatter, par Michel Platini pourrait-elle remettre en cause la désignation du Qatar ? 

G. E. : C’est impossible de savoir aujourd’hui qui sera le prochain président de la FIFA. Michel Platini y pense certainement. Mais des continents entiers voteront contre lui, car l’UEFA est perçue dans le monde comme le football des riches. Mais imaginons que Platini soit élu à la présidence de la FIFA. Pensez-vous que la Coupe du monde sera réattribuée, sérieusement ? Bien sûr que non. 

A.J.: Les sponsors officiels de la Fifa comme Coca-Cola par exemple, que l’on sait très sensibles aux questions d’éthique et d’image, peuvent-ils contraindre la Fifa à revoir sa copie ? 

G. E. : C’est eux qui peuvent le dire. Certains se mettent en retrait. Evidemment, pour des entreprises de ce niveau, l’image est quelque chose d’important. Mais l’économie aussi est quelque chose d’important. Quels sont les liens entre les sponsors majeurs et les pays qui ont obtenu l’attribution des grandes compétitions ? On ne sait jamais trop. 

A.J.: Ces compagnies risqueraient-elles de se voir fermer des marchés par mesure de rétorsion ?

G. E. : Non, pas fermer le marché. Personne ne ferme de marchés à Coca-Cola. Mais les sponsors ont davantage besoin de la Coupe du monde que la Coupe du monde n’a besoin des sponsors. Surtout dans le cas du Qatar qui n’a pas besoin d’argent. Alors, prendre des postures, oui. On attire l’attention sur les morts sur les chantiers. On parle de boycott. Mais c’est une illusion absolue. Aucun pays qualifié pour la Coupe du monde ne renoncera à y aller. Cela n’arrive que lorsque le boycott est lié à des différends politiques, comme pour les JO de Moscou en 1980 et ceux de Los Angeles en 1984. Et il s’agissait alors des JO, pas de la Coupe du monde de football. Je pense que la Coupe du monde aura lieu au Qatar. Je ne m’en réjouis pas. Mais la morale n’a pas sa place en politique. 

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