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11 Décembre 2017 | 23, Kislev 5778 | Mise à jour le 10/12/2017 à 13h04

16 décembre - Chabbat Mikets : 16h36 - 17h49

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Fabrice Balanche, géographe spécialiste de la Syrie : « L’utopie mobilisatrice des djihadistes demeure la destruction d’Israël »

Crédit photo : DR

Pour le Directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à la Maison de l’Orient et de la Méditerranée, la priorité des djihadistes est aujourd’hui la chute du régime de Bachar El Assad. Mais leur retenue à l’égard d’Israël ne pourrait avoir qu’un temps.

Actualité juive : Quelle est la situation dans le sud-ouest de la Syrie, dans la zone frontalière avec Israël ? 

Fabrice Balanche : Cette zone est tenue par le Front Al Nosra, la branche syrienne d’Al Qaïda, et ses alliés. Ces groupes ont constitué « l’armée de la conquête » qui a enregistré des succès militaires ces dernières semaines, notamment à Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie. Dans le sud, ils ont créé une alliance avec d’autres groupes rebelles et ont commencé une offensive ce printemps. La ville de Bosra Sham a été conquise ainsi que tous les postes-frontières avec la Jordanie. Ils contrôlent également la frontière avec Israël, dans le Golan.Le Hezbollah et l’armée syrienne ont tenté de reprendre ces positions au mois d’avril mais leur offensive a échoué. 

A.J.: Pourquoi le contrôle de cette frontière est-elle stratégique pour les deux parties ? 

F. B. : Pour le Hezbollah, il s’agit de conserver le monopole de ce qu’il nomme « l’axe de la résistance contre Israël ». Il doit continuer à tenir le Liban Sud et le régime syrien maintenir son autorité sur le Golan. Le Hezbollah s’est en effet toujours représenté comme le « parti de la résistance ». Aujourd’hui, le Front Al Nosra, en mettant la main sur cette frontière, s’approprie ce symbole de la lutte contre Israël.

De son côté, le Front Al Nosra est financé par l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie. Sa base arrière, pour le front sud, se trouve en Jordanie, pays à partir duquel lui parvient du soutien logistique. Il ne va donc pas attaquer Israël, sous peine de voir ses bailleurs de fonds, alliés des Etats-Unis, lui couper les vivres. Israël représente une ligne rouge très claire à ne pas franchir. Dans l’avenir toutefois, je serais moins sûr de la retenue d’Al Nosra. Ils sont pour l’instant pragmatiques. Ils font attention à ne pas massacrer des civils chiites, druzes ou chrétiens et évitent d’attaquer Israël. Mais l’utopie mobilisatrice de ces djihadistes demeure la destruction d’Israël. Ils se réfèrent à la reprise de Jérusalem par Saladin, en 1187. Cela fait partie de leur imaginaire collectif et mobilisateur. Mais la première étape est de détruire le régime de Bachar El Assad. 


« La guerre en Syrie ne va pas s’arrêter dans six mois. Cela va encore durer des années »

A.J.: Les Druzes israéliens ont récemment alerté leur gouvernement de la menace imminente que ferait peser Jahbat Al Nosra sur les habitants du village druze syrien de Khader. Partagez-vous ce sentiment d’urgence ? 

F. B. : Les Druzes ne sont pas fous. Ils ont une longue histoire de cohabitation avec les sunnites et les islamistes. Ils savent très bien ce qui les attend à terme. Le Front Al Nosra veut pour l’instant faire bonne figure, montrer qu’il n’est pas comme l’Etat islamique. Au Liban, Walid Joumblatt, allié des Saoudiens à travers le Courant du futur de Saad Hariri, a appelé les Druzes à soutenir la révolte syrienne dès 2011 en leur disant qu’il n’y avait pas de problèmes avec les rebelles, y compris avec Al Nosra. Joumblatt a obtenu en retour d’Al Nosra la protection des Druzes dans le Djebel Soumak, dans le nord d’Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie. Mais il y a deux semaines, Al Nosra a assassiné vingt Druzes dans ces villages.

Dans le sud, des membres d’Al Nosra ont attaqué des positions druzes et encerclent la ville de Khader. Les Druzes soutiennent dans cette zone le régime d’Assad depuis le début de l’insurrection. Ils se sont constitués en milices d’autodéfense, « la défense nationale », pour se protéger des djihadistes qui ont commencé à leur tirer dessus, dans le Djebel druze et dans l’agglomération de Damas, notamment la petite ville de Jeramana, jusqu’à ce que l’armée syrienne les repousse. L’objectif des djihadistes est de couper le Djebel druze de Damas. Et les Druzes savent très bien que si Al Nosra et ses alliés l’emportent, il y aura une épuration ethnique dont ils seront les victimes. Les djihadistes les considèrent comme des kouffar, des hérétiques.

A.J.: Bachar El Assad et le Hezbollah peuvent-ils être tentés d’instrumentaliser la cause druze pour contraindre Israël à intervenir en Syrie ? 

F. B. : Non, le Hezbollah et Bachar El Assad ne veulent pas d’une intervention d’Israël en Syrie. Ce serait une défaite, un symbole de faiblesse. Je ne pense pas que les Druzes syriens le souhaiteraient également car cela les mettrait en porte à faux, à la fois vis-à-vis du régime et des djihadistes. Et il n’y aurait alors plus de retenue à leur égard. 

A.J. : Quel est aujourd’hui le degré d’implication du Hezbollah  aux côtés des forces loyalistes ? 

F. B. : Extrêmement important. En ce moment, le Hezbollah et l’armée reprennent le contrôle total de la frontière syro-libanaise avec la bataille du Qalamoun, surtout grâce à l’action de l’organisation libanaise, rompue aux techniques de guérilla, de contre-insurrection et de combat en zone urbaine. C’est lui qui entraîne la défense nationale, c’est-à-dire les milices chargées de tenir les quartiers et les villages pendant que l’armée mène des offensives.

Pour le Hezbollah, c’est une forme de combat différente de celle menée en 2006 contre Israël, soit une armée conventionnelle. Aujourd’hui, il a affaire à des groupes de guérilla. La guerre en Syrie ne va pas s’arrêter dans six mois. Cela va encore durer des années. On s’avance vers une partition de facto de la Syrie. Le régime se replie sur Lattaquié, Tartous, Hama, Homs, Damas et Soueida, soit la partie ouest de la Syrie. Aujourd’hui, le Hezbollah n’est pas tourné contre Israël. Il a d’autres préoccupations : empêcher les djihadistes de prendre Damas et d’investir le nord du Liban, notamment la région de Tripoli, où la situation sécuritaire est tendue. Les groupes islamistes sont nombreux à Tripoli, ils sont renforcés par des réfugiés syriens qui ont participé à l’insurrection et qui se sont nettement radicalisés. Le Nord-Liban est face au « syndrome palestinien » comme dans les années 1970.

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