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11 Août 2020 | 21, Av 5780 | Mise à jour le 04/08/2020 à 22h39

Chabbat Réé : 20h49 - 21h58

Rubrique Communauté

Grand rabbin de France Haïm Korsia : « La communauté juive n’a pas vocation à être protégée comme une place forte »

Crédit Erez Lichtfeld

Le « P’tit Déj’ », ce rendez-vous incontournable d'Actualité Juive est devenu une tradition : chaque année au moment des fêtes de Tichri, le grand rabbin de France dresse le bilan de l'année écoulée, évoque ses projets et adresse ses vœux à la communauté juive de France. Haïm Korsia s'est prêté avec plaisir à cet exercice organisé par notre rédaction. Malgré les souffrances et les inquiétudes qui ont marqué cette année, le grand rabbin de France nous livre une leçon de vie extraordinaire. Le bonheur est une espérance vers laquelle nous devons tous tendre, nous en nourrir pour en donner et pour en recevoir encore. Un moteur qui nous permet d'avancer dans la fraternité.

Actualité Juive : Les militaires ont fait leur entrée dans le paysage communautaire. Une présence familière pour l’aumônier général des Armées que vous avez été. Existe-t-il selon vous une convergence de valeurs entre l’Armée et la communauté ?
Haïm Korsia :
La notion d’engagement est portée aujourd’hui dans la société par les soldats. Nous vivons dans une société hédoniste, dans laquelle les militaires sont les rares personnes susceptibles de prendre des risques pour les autres. La récente attaque du Thalys est un parfait exemple du courage et du dévouement des militaires au service des autres. Oui, le judaïsme prône ce même engagement pour les autres. N’oubliez pas qu’en 2012, des soldats et des enfants juifs furent ensemble les victimes de la même haine, car ils incarnent l’engagement et l’avenir de notre pays.

A.J.: Aussi rassurant que cela puisse-être la présence militaire dont nous bénéficions désormais, cette configuration est-elle viable sur le très long terme ?
H.K. :
Leur présence est formidable, magnifique, importante, et le gouvernement poursuivra cette mission. Mais la communauté juive n’a pas vocation à être protégée comme une place forte. Il ne faut jamais s’habituer à une solution exceptionnelle, au risque d’y devenir insensible. Certes, tant que la menace existe, il est vital de rassurer les juifs, s’agissant de leur sécurité immédiate, comme de la détermination du gouvernement à lutter contre toute forme de racisme ou d’antisémitisme, mais à long terme, il faut inventer d'autres façons d'assurer notre sérénité. Je veux aussi adresser mes félicitations à tous les bénévoles du SPCJ, les jeunes en particulier, qui sont si dévoués pour assurer notre protection aux côtés des forces de police et des militaires.


« La communauté juive n’a pas vocation à être protégée comme une place forte »


A.J.: On l’a vu cette année encore, mettre à l’honneur Israël, c’est provoquer des foudres. Que révèle l’incompréhension permanente que suscite ce pays ?
H.K. :
L’idiotie, la crapulerie, la bêtise, la haine et l’antisémitisme ! Ceux qui ont voulu faire interdire la journée « Tel-Aviv sur Seine » du mois d’août sont ceux qui avaient encadré les manifestations interdites, au moment de la guerre de Gaza. Qu’ont réussi au final à faire ces personnes issues pour la plupart de l’extrême gauche ? De la publicité à cette opération de la mairie de Paris qui, autrement, serait passée relativement inaperçue, et le déploiement d’un dispositif policier considérable. Cet exemple permet de démontrer qu’il ne faut jamais céder à la pression. La haine des Juifs et d’Israël, à travers le boycott, est une négation de toutes les règles de commerce, d’échange et de partage dans le monde et une tentative de mettre Israël au ban des Nations. Nous devons la combattre de toutes nos forces.

A.J.: Comment lutter contre de manière efficace ?
H.K. :
De manière juridique. Il faut expliquer l’illégalité de telles attitudes. Je réfute d'ailleurs certains arguments avancés par les pro «Tel-Aviv sur Seine », tels que « Tel-Aviv est une ville ouverte ». S’il s’était agi d’un partenariat avec Netanya ou Jérusalem, ce boycott aurait-il été plus acceptable ? Non, il n’y pas de limite acceptable. Accepter le début d’un argument, c’est déjà l’admettre entièrement. Je maintiens qu’Israël tout entier est un pays de liberté beaucoup d’habitants du monde rêveraient de vivre.

A.J.: Avez-vous le sentiment que la lourde actualité de cette année a plombé l’avancée des dossiers communautaires tels ceux des divorces ou  des conversions ?
H.K. :
Absolument pas ! Ce sont des questions essentielles qui se trouvent au cœur de mon activité. Il faut que le judaïsme puisse produire du bonheur. S’agissant du divorce religieux (guet), j’ai fait voter en conseil rabbinique, à l’unanimité, une motion visant à encadrer les pratiques existantes. Elles s’appuient sur les principes du Consistoire et les règles définies par le rabbinat européen. La nomination des deux médiateurs, Dolly Touitou et Charles Sulman, a permis de créer une véritable structure favorisant l'écoute au sein d’une organisation qui, pour beaucoup, semblait davantage n’être qu’une machine administrative. 70 % des cas qui leur ont été rapportés ont déjà pu être résolus. Cette notion d’accompagnement est au cœur du projet du rabbinat et donc du judaïsme français. Concernant le statut des personnes nées d’un père juif et d’une mère non-juive, il est évidemment hors de question de proposer une conversion «light ». Je tiens au principe de notre Consistoire qui est celui du respect absolu de la Halakha. Il en va de la crédibilité de notre institution à l’international. Je souhaite toutefois que nous parlions de « régularisation » pour ces enfants, plutôt que de conversion. Cela permet de mettre en perspective leur appartenance au peuple juif au sein duquel ils évoluent déjà, et cela est plus respectueux, plus juste.

A.J.: Quels autres temps forts  de cette année gardez-vous aussi en mémoire ?
H.K. :
La Conférence des Rabbins Européens dont le directeur exécutif est le rabbin Moché Lewin et le président, Pinchas Goldschmidt, grand rabbin de Moscou, s’est réunie mi-mai à Toulouse soit, pour la première fois, ailleurs que dans une capitale européenne, en présence de 200 rabbins européens. Les deux grands rabbins d’Israël nous ont fait l’honneur de leur présence. Le judaïsme français a besoin de l’Europe, tout comme l’Europe a besoin de nous. Une harmonisation des règles des différents tribunaux rabbiniques est essentielle pour avancer sur des dossiers tels que l’abattage rituel ou la circoncision. Les statuts de l’association des Mohalim de France ont d’ailleurs été récemment déposés. Cette extraordinaire avancée doit permettre de mettre en place un cahier des charges, alliant les aspects rituels, sanitaires et déontologiques de la circoncision, ainsi que la possibilité de contracter une police d’assurance.

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