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17 Février 2020 | 22, Shevat 5780 | Mise à jour le 12/02/2020 à 17h37

Rubrique Judaïsme

Paracha Ki Tavo- Hommage à Benjamin Gross

La Rabbanite et psychologue Joëlle Bernheim (J.B)

Le commentaire de la semaine par Joelle Bernheim, directrice de la Maison d'étude juive au féminin.

 «Quand tu seras arrivé dans le pays que l’Eternel ton D. te donne en héritage, quand tu en auras pris possession et y seras établi, tu prendras des prémices..» (Deut. 26, 1-2). L’en-tête de cette Paracha, m’évoque de manière profonde et insistante, l’oeuvre, la geste d’Aliyah en Eretz Israel du très regretté Pr. Benjamin Gross, disparu il y a peu de semaines, en pleine vigueur, en pleine jeunesse. Car c’est à quelques encablures à peine de ses 90 ans, atteint d’un mal brutal et foudroyant qu’il a rejoint la ‘‘Yeshiva d’en Haut’’ (Yeshiva Chel Maala).

Car c’est en pleine jeunesse, aussi jeune à 90 ans que ne l’était Moïse notre maître dans son grand âge, qu’il nous a quittés. Jusqu’à peu de jours avant qu’il ne nous soit arraché, il était encore animé d’une vitalité exceptionnelle, d’une énergie incroyable qui se déployait dans le domaine de l’enseignement, la recherche, la publication. Il était animé d’une ‘‘Âme de la vie’’, d’un ‘‘Souffle de vie’’ puissants, -ces intitulés renvoyant à ces œuvres majeures de Rabbi Hayyim de Volozhyn qu’il a mis grâce à ses traductions et annotations à la portée du grand public francophone.

Il expliquait dans une interview accordée il y a un et publiée sur Akadem[1] le ressort de ce dynamisme inouï. Il rendait d’abord grâce : le santé c’est un don de D. Il exprimait ensuite sa reconnaissance à son épouse : ensemble ils avaient bâti une ‘‘maison en Israel’’, une famille, cadre à la fois protecteur, structurant et cellule de créativité. Et puis il invoquait la Emouna : à la fois conscience de la vie, confiance dans la vie, et dans le sens de la vie. Conscience d’une responsabilité, d’une mission, auxquelles chacun est appelé. D’une responsabilité par rapport à soi-même, ainsi que d’une responsabilité collective.


L'étude de la Torah, un défi quotidien 

Cette Emouna, cette foi, cet élan, doivent leur persistance à l’étude de la Torah, sont nourris par l’étude de la Torah. Cette étude de la Torah est source de renouvellement constant, de h’idouch. Et donc d’accroissement de l’être et donc de joie. L’étude de la Torah est un défi quotidien, majeur pour Beno Gross. De tous temps, et chaque jour, les textes ont été confrontés à des réalités nouvelles. Et c’est dans cette confrontation quotidienne entre le texte et la réalité que naît la possibilité d’un renouvellement constant, une richesse d’approfondissement unique.

Une étude de la Torah qui ne doit jamais être déconnectée de la dimension d’une responsabilité individuelle et collective, prise dans l’histoire en marche, et accord à celui qui la pratique un dynamisme de vie puissant. Il ne manquait de préciser ailleurs[2] le sens des défis qui l’animaient et auxquels en tant qu’éducateur et enseignant il s’efforçait de nous inviter à le rejoindre. Car il a été notre maître et je me dois de lui rendre un hommage personnel.[3]

«Le rôle de l’étude juive, de la philosophie juive à notre époque. Préciser la valeur universelle du judaïsme, les principes fondamentaux du judaïsme pouvant orienter la philosophie générale vers des horizons nouveaux. Ils contiennent non seulement une charge unique  d’une expérience singulière, mais également d’une énergie spirituelle créatrice, une potentialité d’avenir.»


Rendant compte[4] de l’apport immense d’André Neher, il explicite encore ce qu’il appréhende à titre personnel comme un défi de vie : ‘‘Refuser tout écart entre l'exégèse et la vie. Cette méthode préconise que l’activité fondamentale de la pensée juive consiste à faire vivre à la fois dans le présent et dans un passé historique précis, à faire donc de l’exégèse un élément constitutif de son existence’’. C’est parce qu’il était hautement habité par le présent et le passé à la fois, qu’en tout liberté et détermination à l’âge de 44 ans, il va faire le choix d’Israël.


Dans les pas du Rav Kook

A ce stade dit-il[5], ‘‘rester en Diaspora, n’était plus subir l’exil mais y consentir. C’est choisir la Diaspora’’. Ki Tavo, quand tu seras arrivé dans le pays...

Dans cette Aliyah, à la fois montée et installation en Israël, autant qu’élévation personnelle et spirituelle, il va déployer toute son œuvre, habité qu’il est - dans les pas du Rav Kook qu’il fait également connaître au public francophone - par le caractère singulier et exceptionnel de l’aventure israélienne.

« Chaque jour[6], établis à Jérusalem, nous avions conscience d’avoir l’insigne mérite d’avoir pu réaliser un souhait que nos ancêtres durant deux mille ans auraient tant aimé concrétiser. Nous jouissions du bonheur de parler l’hébreu et de ressentir, d’une façon vitale et bienveillante, la dimension collective de notre existence en tant que peuple. Se réalisaient pour nous, à titre individuel, les promesses contenues dans l’appel adressé autrefois au premier Hébreu, Abraham, l’arrachant de sa terre natale pour l’engager dans un mouvement incessant : ‘’Va-t-en vers le Pays que je te ferai voir’’ afin que tu jouisses d’une identité plénière, c’est-à-dire toujours en quête d’un plus-être. Une existence neuve s’ouvrirait devant nous, nous participions à un monde en train de se faire. Œuvre si difficile, mais tellement nécessaire pour rejoindre le but caché de notre vie, son souffle intime, son libre devenir».



[1] Site Akadem. Beno Gross, itinéraire d’un enseignant-penseur, entretien réalisé par A. Mercier, journaliste. Septembre 2014. http://www.akadem.org/sommaire/cours/ils-ont-fait-le-judaisme-francais/beno-gross-itineraire-d-un-enseignant-penseur-09-06-2014-60050_4537.php

 

[2] Benjamin Gross ‘‘Recevoir, célébrer, transmettre, Itinéraire d’un enseignant’’ Editions FSJU Hamoré Paris 2009, p. 60

[3] Etudiante à la Mikhlala de Jerusalem fondée et dirigée par le rav Y. Cuppermann, j’ai eu la chance de suivre les enseignement de la philosophie juive de B. Gross (qui enseignait en hébreu évidemment) Années 1974 à 1976.

[4] id ‘‘Recevoir, célébrer, transmettre’’ p. 31

[5] id p. 57

[6] id p. 57-58

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