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29 Mars 2020 | 4, Nisan 5780 | Mise à jour le 27/03/2020 à 15h13

Rubrique Judaïsme

Souccot, la fête de la joie

L'universitaire Janine Elkouby.

Le commentaire de Janine Elkouby, universitaire et professeure à la Maison d'étude juive au féminin.

Après Roch Hachana et Yom Kippour, les fêtes « austères », marquées par le double effort de retour sur soi et de réorientation personnelle, Souccot est, de façon répétitive à travers le texte biblique, associée à la joie.

Vous vous réjouirez en présence de l’Eternel pendant sept jours. (Lévitique, 23, 40)

Tu te réjouiras pendant la fête, et avec toi, ton fils et ta fille, ton serviteur et ta servante, et le Lévite, l’orphelin, la veuve qui seront dans tes murs. (Deutéronome 16, 14)

Tu seras seulement joyeux (Deutéronome 16, 15).

Et de fait, le Talmud témoigne qu’à l’époque du Temple, on allumait des feux de joie à Souccot, des feux si vifs et si nombreux qu’ils empêchaient la nuit d’obscurcir Jérusalem :

Qui n’a vu la joie de cette nuit-là ne sait ce qu’est être joyeux.

 

De façon générale, la joie est une dimension fondamentale de la vie juive. Nombreux sont les textes qui l’évoquent :

Servez Dieu dans la joie, présentez-vous devant lui  avec des chants d’allégresse (Psaumes, 100, 2)

Parce que tu n’auras pas servi l’Eternel ton Dieu avec joie…tu serviras tes ennemis, suscités par Dieu contre toi… (Deutéronome 28, 47)

On ne peut prier (il s’agit de la amida) dans un état autre que la joie (Traité Berakhot 31 a)

Les mortifications des jours de jeûne  ne nous rapprochent pas davantage du Seigneur que la joie éprouvée durant le chabbat et les jours de fêtes. (Juda Halévi, Kuzari 2, 50).

 

La joie, fruit du hasard? 

Une question se pose à la lecture de ces textes : la joie est présentée comme une obligation, une mitsva ; elle serait donc le fruit d’une décision délibérée, un comportement dicté par la volonté, alors que le sens commun la considère comme un sentiment spontané, indépendant de notre volonté ou de nos efforts, mais qui naîtrait des circonstances, du « hasard », de la conjoncture. On éprouve de la joie, comme une sorte de grâce,  quand on fait une rencontre inattendue, mais aussi quand, au terme d’un grand effort, on parvient à surmonter un obstacle, à résoudre une difficulté, à  s’extraire d’habitudes anesthésiantes ou sclérosantes, à jeter sur les autres et soi-même un regard neuf, désaliéné.

Ce que viennent d’abord nous apprendre ces textes, c’est que la joie n’est pas contingente, extérieure à nous, que nous n’en sommes pas les destinataires ou les points d’impact passifs et impuissants, soumis à quelque hasard, mais que nous sommes au contraire acteurs au premier chef de nos états d’âme. Là comme ailleurs, nous sommes des êtres libres, nous avons prise sur notre vie et nous avons non seulement le pouvoir mais aussi le devoir d’agir sur nous-mêmes, et d’accéder à la joie  en nous arrachant à tout ce qui nous paralyse et nous emprisonne dans des habitudes de pensée et de comportement stérilisants.

Des psychologues américains, mais aussi français, ont mis en lumière le rôle des « pensées négatives » dans la genèse de nos sentiments : ce sont ces pensées négatives, plus ou moins conscientes, qui surgissent de manière automatique et déterminent nos sentiments. Nous pouvons donc, en en prenant une conscience claire, les mettre à distance, lutter contre elles, nous éduquer, par un effort quotidien, à leur substituer des pensées positives et parvenir ainsi à renouveler notre regard sur le monde, les autres et nous-mêmes.

 

 D-ieu, source de joie

Revenons aux injonctions bibliques d’être joyeux à Souccot. Les trois versets que nous avons cités recèlent des indications précieuses sur cette joie inhérente à la fête de Souccot.

Le verset du Lévitique 23, 40 fait écho à ceux du Psaume 100, 2 et du Deutéronome 28, 47 : la joie est en lien étroit avec le « service » divin. En d’autres termes, ce service n’a pas de sens, ou mieux, il constitue un contresens, s’il est accompli avec le sentiment d’une charge écrasante, d’une diminution d’être, s’il génère tristesse et souffrance. De même que Dieu, selon Lévinas, est le libérateur par excellence, il est, par excellence aussi, la source de la joie. C’est si vrai que Deutéronome 28, 47, poussant à son aboutissement logique ce principe, choisit de clore la série des malédictions qui viennent d’être énumérées en en précisant la cause, une cause stupéfiante en vérité : l’absence de joie, la joie manquée dans le service divin.

Le verset de Deutéronome 16, 4, quant à lui, nous enseigne qu’il n’y a de joie que partagée : la joie implique d’une part la relation, d’autre part la justice sociale.

Enfin dans Deutéronome 16, 15, le terme akh, seulement, introduit, selon Rabbénou Be’hayyé, une restriction et un distingo entre la joie authentique et les dérapages qui la guettent, tels que la quête débridée et illimitée du plaisir. Nous pourrions dire, dans le prolongement de ce commentaire, que si le plaisir est lié à l’instant, à l’ego et à l’avoir,  la joie, en revanche, implique  la durée, l’altérité et l’être. 

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