Default profile photo

29 Mars 2020 | 4, Nisan 5780 | Mise à jour le 27/03/2020 à 15h13

Rubrique Judaïsme

Parachat Vayéra : L’élection d’Israël, une exigence éthique

Illustration de Gérard darmon, artiste peintre

Le commentaire de la semaine par Janine Elkouby, enseignante à la Maison d’étude juive au féminin.

La paracha Vayéra s’ouvre sur l’image bien connue d’Abraham, qui reçoit la révélation divine tandis qu’« assis à l’entrée de sa tente  dans la chaleur du jour », il guette d’éventuels voyageurs pour les accueillir chez lui. Image symbolique de ce ‘hesed, cette ouverture généreuse, cette disponibilité aux autres qui est la marque spécifique d’Abraham,  le premier Hébreu. 

Et qui constitue l’un des fils directeurs de notre Paracha.

Le ‘hesed  est manifeste au niveau de la littéralité du texte , à travers l’empressement d’Abraham qui court vers les trois voyageurs,  les supplie d’entrer, de se laver et de se reposer, se dépêche de commander des gâteaux à Sarah et de faire apprêter « un jeune taureau ». Mais il  est creusé par les commentaires, qui lui donnent un relief et une signification accrus.  

Ainsi, selon Rachi, la scène se passe le troisième jour après la circoncision, évoquée dans le chapitre précédent, alors que le patriarche est affaibli par l’intervention et souffrant : en d’autres termes,  il fait passer le devoir d’accueil de l’étranger avant sa santé et son confort personnel. 

Mais le commentateur va plus loin en  proposant une lecture audacieuse de la supplique qu’Abraham semble adresser aux voyageurs au verset 18,3, les priant d’accepter son hospitalité : 

Seigneur, je t’en prie, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne t’éloigne pas de ton serviteur !

Or Rachi, reprenant l’interprétation midrachique, donne un second sens au passage : il   explique que le patriarche s’adresse non pas aux voyageurs, mais à Dieu lui-même, lui demandant de bien vouloir attendre qu’il se soit acquitté de ses obligations à l’égard de ses hôtes pour « reprendre » en quelque sorte la conversation avec son divin interlocuteur ! Le ‘hesed, dans la conception exigeante qu’en a Abraham, passe aussi avant l’accueil de la parole divine elle-même.

 

« Insolence » respectueuse

Cette «insolence» respectueuse mais ferme, qui scandalise parfois nos amis chrétiens, est cependant monnaie courante, aussi bien dans  la Tora que dans le Midrach : c’est elle qui inspire à Abraham, dans cette même paracha, son célèbre plaidoyer en faveur des villes condamnées de Sodome et Gomorrhe, dans lequel il conteste la justice de cette condamnation – Anéantirais-tu le juste avec le méchant ? -  et négocie obstinément et pied à pied le salut des deux villes, pourvu qu’il s’y trouve un minimum de justes (18, 22-32). C’est elle qui inspirera plus tard à Moïse la défense d’Israël et sa demande d’être effacé du livre en même temps que le peuple si ce dernier doit disparaître (Exode 32, 32). 

Sodome et Gomorrhe, elles-mêmes, apparaissent, à travers le midrach, comme l’antithèse absolue du ‘hesed, elles qui ont institutionnalisé et légalisé la non- assistance à autrui, sous peine de mort pour celui qui contreviendrait à la loi (Rachi sur 18, 21).

Et la tradition rabbinique enfoncera le clou, en reprochant à Noé de  s’être contenté d’obéir à l’ordre divin en construisant l’arche   au lieu de chercher à influer sur  la décision divine d’anéantir le monde par le déluge. 

Mes enfants m’ont vaincu, mes enfants m’ont vaincu,  dit Dieu en jubilant, au terme d’une discussion talmudique  où les Sages revendiquent la responsabilité strictement  humaine de la décision en invalidant toute intervention divine (Talmud, Baba Metsia 59b).   

Est-ce un hasard si c’est dans ce contexte précisément, celui du ‘hesed,  qu’apparaît pour la première fois dans le texte biblique la mention de l’élection, celle d’Abraham et de ses descendants :

Je l’ai distingué afin qu’il ordonne à ses enfants et à sa maison après lui d’observer le chemin de l’Eternel en pratiquant la justice et le droit, tsedaqa oumichpat (18, 19). 

Une élection définie d’emblée comme une exigence éthique assortie d’une infinie responsabilité.

Powered by Edreams Factory