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11 Décembre 2017 | 23, Kislev 5778 | Mise à jour le 10/12/2017 à 13h04

16 décembre - Chabbat Mikets : 16h36 - 17h49

Rubrique Sport

Cherif Ghemmour : « Certains ont peut-être voulu faire de Johan Cruyff le sportif juif ultime »

Journaliste à So Foot, Cherif Ghemmour publie Johan Cruyff, génie pop et despote (Hugo et Cie, 378 p., 17,50 €), une somme passionnante sur l’un des plus beaux artistes de l’histoire du ballon rond, le Hollandais Johan Cruyff. Rencontre avec l’une des plumes les plus originales du paysage journalistique.

Dans son essai Brillant Orange (2008, non traduit), le journaliste David Winner défend la thèse suivante : le rapport particulier des Hollandais à leur espace, dans le pays le plus densément peuplé en Europe, aurait induit l’optimisation des zones du terrain porté à son comble par le Football Total de l’Ajax des années 1970 et de la sélection nationale qui a illuminé les coupes du monde 1974 et 1978.

J’ai lu une analyse complémentaire chez Olivier Lefèvre (Les miscellanées de la Coupe du monde, Fejtaine, 2010) qui explique que l’une des caractéristiques de l’architecture hollandaise est « l’affectation multiple des lieux dès leur création », un principe que l’on retrouve dans les permutations des joueurs hollandais des années 70. Considérez-vous que le « football total » constitue un produit de la société hollandaise ?

 

Chérif Ghemmour : Tout à fait. Dans le livre de David Winner, un spécialiste de la peinture hollandaise, de Vermeer en particulier, lui a expliqué comment on entrait de la conception générale du tableau pour accéder ensuite à ses moindres détails. Le général et le particulier, comme au football. Le général : comment on va s’organiser. Le particulier : qui va davantage porter le ballon, qui va dribbler. Ce qui a été le plus fascinant dans le football hollandais, c’est son côté esthétique et donc la pensée conceptrice qui l’a initié. On pense beaucoup dans le football hollandais. « Le football se joue d’abord avec la tête » disait Cruyff. La conception de l’architecture aux Pays-Bas repose sur le principe de la multifonctionnalité des lieux.

 

Transformer par exemple une mairie en salle de concert.

C. G. : Oui c’est ça. C’est un petit pays, avec l’une des plus fortes densités au niveau mondial. L’espace étant réduit, il faut l’optimiser, le rentabiliser. On le voit également dans l’organisation de l’agriculture. Tout cela rejaillit dans le foot. Comment occuper l’espace sur un terrain ? Comment libérer un espace, comment en créer pour surprendre l’adversaire ? Ils ont une manière exceptionnelle de comprimer l’espace ou de l’élargir. On attire l’adversaire pour le prendre dans son dos. S’il reste dans sa zone, on essaie de l’attirer sur le côté en élargissant le jeu. On pourrait dire que c’est intellectuel, trop cérébral et que cela menace la spontanéité des joueurs. Mais les Hollandais sont à la fois intellectuels et libres. C’est l’idéal d’un point de vue artistique.

Je rapporte une anecdote intéressante à ce sujet dans mon livre. Johan Cruyff croise en 1969 [année de la première finale de l’Ajax Amsterdam en Coupe des clubs champions, finalement perdue contre le Milan AC 1-4, NDR) le réalisateur Jacques Tati qui lui fait remarquer qu’il constate en regardant ses matchs qu’il est capable de s’adapter à toutes les situations. Cruyff sait effectivement s’adapter aux situations. Mais très souvent c’est lui qui les crée et sait les gérer. C’est exceptionnel.

 

 

Vous racontez très bien comment Cruyff a incarné le basculement de la Hollande un pays assez figé jusqu’ici et dont la société va s’ouvrir à partir du milieu des années 60 aux influences du post-modernisme. Est-ce que dans l’histoire du football, un joueur a eu autant influence sur une société ? Socrates au Brésil ?

C. G. : Outre Socrates, j’en vois plusieurs. George Best était vraiment en adéquation avec la société anglaise des années 1960. Avec ses cheveux longs et ses groupies qui le suivent, Best avait ce côté rebelle et il a secoué la société dans laquelle il vivait, à l’image des rockeurs. On peut également penser à Cristiano Ronaldo qui, avec Luis Figo, José Mourinho et l’agent Jorge Mendes, incarne le Portugal moderne. Jusqu’alors, l’image du Portugais était celui d’un homme petit, taiseux, doté d’un talent peu ostentatoire et finalement un peu looser. L’âge d’or du Portugal remonte à plusieurs siècles et le pays sortait dans les années 1980-1990 d’une période de dictature. Cristiano arrive, il est beau, c’est un winner. Il gagne beaucoup d’argent et l’assume dans une société globalement assez pauvre et conservatrice sur le plan des mœurs. Il représente le Portugal mondialisé alors que jusqu’ici le pays était plutôt refermé sur lui-même. On néglige le côté post-moderne de Cristiano Ronaldo. Et le Portugal est très fier de lui. Peut-être pourrait-on ajouter à cette liste Diego Maradona en Argentine.

 

"Jordi a souffert d'être le fils d'un génie absolue"

Une légende a longtemps collé aux basques de Cruyff, relative à sa prétendue judéité. En réalité, il n’en est rien même si plusieurs membres de sa famille sont mariés à des Juifs et que l’ancien joueur a honoré à Yad Vashem, en 2013, la mémoire de membres de sa famille tués par les nazis. Comment expliquez-vous que cette rumeur ait si longtemps perdurée ? 

 

Cherif Ghemmour : Une partie de l’identité de l’Ajax Amsterdam, le premier club de Cruyff, est considérée comme juive notamment en raison de la judéité de ses fondateurs au début du XXe siècle. Un des grands présidents du club dans les années 60-70, Jaap Van Praag, était également juif. Parmi les supporters, beaucoup s’autobaptisent « juifs » même s’ils ne le sont pas en réalité. Cela fait partie du folklore. Certains joueurs mythiques de l’Ajax étaient également juifs comme le milieu de terrain Johan Neeskens. Amsterdam a toujours compté une importante communauté juive qui a été en partie décimée pendant la Seconde guerre mondiale. A propos de la prétendue judéité de Cruyff, un de mes collègues juifs qui a réfléchi à la question m’a proposé l’hypothèse suivante : les Juifs en général et Israël en particulier ont longtemps tenté de capter ce qui serait le sportif ultime juif. Le nageur Mark Spitz aurait pu être celui-ci. C’est peut-être dans cette optique que l’on peut comprendre comment est née cette idée d’un Cruyff juif, même si cela n’est pas le cas.

 

Il n’est jamais simple d’être le fils d’un « grand » et Jordi Cruyff l’a payé pour le savoir. Il est le directeur sportif du Maccabi Tel-Aviv depuis quelques années. Est-ce qu’il a souffert d’être comparé à son père dans sa carrière de joueur?

 

C. G. : C’est une vie impossible que celle de Jordi. Je suis agréablement surpris qu’il ne soit pas devenu fou. Il faut d’abord rappeler que Jordi était un bon joueur, avec le Barça comme avec la sélection des Pays-Bas. Je pense que deux choses l’ont « tué » : le fait qu’il se soit aussi appelé Johan - Jordi Johan très exactement – et qu’il soit le fils d’un génie absolu. Il a fait une carrière honnête et est devenu aujourd’hui un dirigeant à succès. Mais le défi était trop difficile à relever.   

Même s’il n’a jamais été dupe du manque de talent de son fils, Johan Cruyff l’a toujours encouragé mais avec honnêteté. Quand Jordi est devenu footballeur, Johan, qui avait alors décidé de ne plus entraîner, vers 1996, a un peu rattrapé le temps perdu lorsqu’il était lui-même joueur et multipliait les déplacements. Il a suivi son fils à Manchester et à Alaves. Leur rapport père-fils est touchant.

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