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11 Décembre 2017 | 23, Kislev 5778 | Mise à jour le 11/12/2017 à 18h56

16 décembre - Chabbat Mikets : 16h36 - 17h49

Rubrique France/Politique

Pierre Nora: « S’il n’y avait eu que les morts de l’Hypercacher, il n’y aurait évidemment pas eu la même manifestation »

"La manifestation de quatre millions de Français en janvier a contribué à faire apparaître un face-à-face, qui n’existait pas aussi nettement auparavant, entre une France de plus en plus déchristianisée et une minorité musulmane de plus en plus affirmativ

Historien de la mémoire, éditeur historique chez Gallimard, directeur de la revue d’idées Le Débat, il est l’une des voix les plus précieuses du paysage intellectuel français. Pour la première fois dans Actualité Juive, l'académicien Pierre Nora revient sur le renouveau de l’antisémitisme en France et sur le choc constitué par les attentats du mois de janvier. Rencontre avec un homme cultivé et attachant qui se « considère juif du pied à la tête ».

Lors de votre allocution à la cérémonie de la Hazkara du Mémorial de la Shoah, fin septembre, vous avez évoqué la renaissance de l’antisémitisme dans la société française qui se caractérise par son hétérogénéité. Est-ce que sa nature protéiforme le rend plus difficile à vaincre ?

Pierre Nora : Je le constate plus insidieux, plus infiltrant l’ensemble de la société si j’ose dire que ne l’était l’antisémitisme traditionnel, localisé globalement à droite, encore qu’il y ait eu un antisémitisme de gauche ouvrier que l’on avait longtemps négligé mais qui n’avait ni la virulence ni le relief de l’antisémitisme contre-révolutionnaire.

Cet antisémitisme traditionnel a été purgé très largement par la découverte de l’extermination. Je pense qu’il se libère aujourd’hui à la faveur du temps qui passe, des nouvelles générations, de la désacralisation de la Shoah,  rendue inévitable à la fois par le temps et l’ « instrumentalisation » qui en a été fait dans certains secteurs. Ce retour de l’antisémitisme de droite s’insère dans un catholicisme identitaire en train de s’éveiller à la faveur du « Mariage pour tous » et de « Jour de colère ».

Qu’en est-il à gauche ?

Pierre Nora : Depuis la guerre du Liban de 1982, il y a la montée, par vagues successives, d’un antisionisme de gauche, lié au propalestinisme et au tiers-mondisme et qui, à la faveur d’une critique du gouvernement israélien, finit par avoir des connotations difficiles à distinguer d’un antisémitisme inavoué. Celui-là est probablement le plus grave, d’abord parce qu’il implique la rupture d’un pacte historique entre la gauche et les Juifs ; ensuite parce qu’il est le plus répandu. Il y a enfin, dans la tradition musulmane, un antisémitisme inséré depuis le Moyen-Age dans le patrimoine – ce qui ne veut pas dire évidemment que tous les musulmans soient antisémites – et qui a été longtemps sous-estimé par les gouvernements de gauche et de droite. La conjugaison de ces trois antisémitismes a quelque chose d’inquiétant.

Manifestation "en soutien à la population de Gaza" en juillet 2015, à Paris (DR)

Vous êtes revenu, lors de votre intervention, sur cette fameuse journée de 1945 où votre père, le docteur Gaston Nora, vous a montré, après une hésitation initiale, des photos terribles de victimes des camps de la mort que lui avait confié un journaliste avant de mourir. Est-ce que c’est jour-là qu’est né votre désir, jamais assouvi, de comprendre l’horreur ? Est-ce un moment fondateur dans votre parcours d’historien ?

 Pierre Nora : Je ne peux pas vous dire si cela a été le jour décisif. J’ai eu une enfance heureuse et facile mais qui a été soudain, comme pour beaucoup, interrompue par l’exode de 1940. Ma famille a passé ensuite trois ans à Grenoble puis un an dans une pension où j’avais été réfugié et où la Gestapo est venue personnellement me chercher. Le directeur a réussi à me faire passer par la fenêtre à trois heures du matin ; je me demande encore comment. Je suis monté dans une réserve du Maquis que mon frère m’avait indiqué en cas de malheur. Il était très difficile pour moi de faire la différence à l’époque entre ce qui m’était réservé en tant que juif et ce qui était réservé à la Résistance en général. Le grand ouf de soulagement, je l’ai poussé au moment où le Vercors s’est érigé en République indépendante en juin-juillet 1944. Alors qu’il devenait maximum, le danger était désormais collectif et non plus individuel. C’est à ce moment-là que j’ai ressenti la différence entre être pourchassé comme juif et être collectivement pourchassé comme Français résistant. Lors de cette scène à laquelle j’ai fait allusion dans mon discours, je n’avais pas le sentiment très net que ce que me montrait mon père était un sort réservé à des Juifs. Pour moi, c’était des hommes.  

"Les grands tournants du destin national ont impliqué ou se sont faits autour de l’existence des juifs"

Le pouvoir et l’élite intellectuelle du pays ont-ils négligé à vos yeux l’impact social et culturel de l’émergence de l’islam comme deuxième religion de France ? 

Pierre Nora : L’impact proprement musulman de l’arrivée progressive mais massive de la population du Maghreb et d’Afrique subsaharienne a effectivement été sous-estimé. Comment est-ce que l’arrivée massive de la religion musulmane qui, en outre, a une vitalité et une forme d’expression publique très fortes, n’ébranlerait pas en profondeur quelque chose de la conscience traditionnelle française, dans un pays où le catholicisme a été lié pendant des siècles à l’histoire de France ? Un des effets forts du drame de janvier a été de dissiper cette volonté de ne pas voir – par égalitarisme républicain, par antiracisme, par contre-héritage colonial – la dimension proprement religieuse de l’immigration et de la présence musulmanes.

La manifestation de quatre millions de Français en janvier a contribué à faire apparaître un face-à-face, qui n’existait pas aussi nettement auparavant, entre une France de plus en plus déchristianisée et une minorité musulmane de plus en plus affirmative dans l’expression d’elle-même. 

Cette prise de conscience et ce face-à-face se sont accompagnés d’un fait frappant : s’il n’y avait eu que les morts de l’Hypercacher, il n’y aurait évidemment pas eu la même manifestation que celle organisée pour les victimes de Charlie Hebdo.

La manifestation du 11 janvier à Paris (Flash 90)

Considérez-vous que la phrase, courageuse, de l’exécutif – « Sans les Juifs, la France ne serait plus la France – a marqué néanmoins un tournant dans l’histoire de la présence juive dans ce pays ?

Pierre Nora : Je ne crois pas, sauf pour les gens qui ont vécu comme moi la guerre. Qu’une phrase comme celle-là soit prononçable aujourd’hui, avec les meilleures intentions, a quelque chose de positif. Mais que la situation la rende possible et même nécessaire a quelque chose d’inquiétant.

Les tensions récentes ont pu amener certaines familles juives à quitter la France pour rejoindre Israël. Quel regard portez-vous sur cette poussée de l’alyah française?

Pierre Nora : Je pensais que c’était dans les milieux les plus menacés que se décidaient les départs pour Israël. Même s’ils ont beaucoup augmenté l’an dernier, avec 7000 départs, ces émigrations restent dans des proportions modestes par rapport aux 500 000 Juifs en France. Néanmoins le seul fait qu’ils existent a certainement quelque chose d’inquiétant. Je respecte totalement ces décisions et j’imagine qu’elles ne sont pas faciles à prendre pour ces familles. Mais je les ressens comme symboliquement très inquiétants parce que depuis deux siècles les Juifs sont étroitement liés au destin national.

Les grands tournants de ce destin national ont impliqué ou se sont faits autour de l’existence des juifs. La Révolution française les a émancipés, la conception même du citoyen a été très liée à l’émancipation des Juifs. C’est ensuite le régime républicain qui se joue à travers l’Affaire Dreyfus. En 1940, le statut des Juifs et la complicité de Vichy dans la politique d’extermination ont été fondamentaux. J’y ajoute, d’une façon qui est moins évidente, 1962, avec le retour des juifs d’Algérie avec l’ensemble des pieds-noirs.

Plus de 7000 Juifs français ont rejoint Israël en 2014 (Flash 90)

Il ne faudrait pas trop me pousser pour que je soutienne que les Juifs d’Algérie ont été le concentré des pieds-noirs. Autant l’ensemble des Français d’Algérie ont, à leur retour douloureux, cherché à tourner la page, autant les 150 000 juifs d’Algérie ont vécu cet exil comme une sorte d’ « holocauste » imaginaire. Ils n’avaient pas vécu la Shoah, tant mieux pour eux. Une constellation psychologique complexe s’est alors mise en place. D’abord parce que le choix de la France a été fait par certains et qu’une partie de la famille a rejoint souvent Israël. S’est lié à ce moment-là quelque chose de très nouveau entre Israël, la France et les Juifs.

De plus, les Juifs ont eu le sentiment d’avoir été trahis et abandonnés deux fois par la France, par Pétain en 1940 puis par De Gaulle en 1962. Une sorte de ressentiment les a habités. Jusque-là un sentiment historique de fond, de reconnaissance absolue existait vis-à-vis de la France ; « Heureux comme Dieu en France » disait-on. Jusqu’en 1962, la tradition juive en France était d’être juif à la synagogue et en famille mais pas en public. L’arrivée massive de la population juive d’Afrique du Nord a redynamisé une population en voie d’assimilation et de déjudaïsation. Ils ont importé d’Algérie un sentiment de communauté, qui n’existait pas jusqu’alors. Dans les instances juives anémiées, les juifs d’Afrique du nord ont pu trouver des fonctions qui leur permettaient de vivre et d’exercer leur foi. C’est à mon avis un grand tournant de la « communauté » juive. Sans parler de la question ashkénaze/séfarade qui n’existait qu’au niveau larvé jusqu’ici et qui est devenue plus sensible à partir de 1962.

Est-ce que ce rapport nouveau des Juifs d’Algérie à la France est incarné sur le plan des idées par un intellectuel comme Shmuel Trigano ?

P. N. : Vous avez raison d’évoquer Shmuel Trigano dont j’ai été le premier éditeur. Son livre Le Récit de la disparue : essai sur l’identité juive (Gallimard, 1977) avait été refusé partout. Je me souviens avoir été séduit par une parole à la fois poétique, innocente et radicale. Cela a été un premier contact qui m’a enchanté. J’ai proposé à Gallimard d’éditer ce livre qui paraissait exprimer une sensibilité neuve, prometteuse, un peu confuse à certains égards mais très originale.  Dans l’un de ses récents ouvrages, Le judaïsme et l’esprit du monde (Grasset, 2011), on trouve beaucoup d’idées fortes, riches et qui méritent d’être largement prises en considération. A la fois comme juif et comme éditeur, j’ai senti à l’époque qu’il se passait quelque chose. C’est d’ailleurs au même moment qu’ont été publiés les livres de Bernard-Henry Lévy, Le Testament de Dieu (Grasset, 1979), et d’Alain Finkielkraut, Le Juif imaginaire (Le Seuil, 1980). Cela a été trois expressions très fortes d’une naissance d’une sensibilité juive. Celle de Trigano n’était pas liée à la Shoah, celle de Finkielkraut complètement.   

Le premier livre de Shmuel Trigano, paru chez Gallimard en 1977 (DR)


"C’est le premier rabbin avec lequel j’ai eu un vrai contact."


Il y a deux pages très touchantes dans Esquisse d’ego-histoire (Desclée de Brouwer, 2013) que j’aimerais évoquer si vous le permettez. Elles concernent ce jour où votre père vous fait rencontrer le grand rabbin de France Jacob Kaplan pour essayer de vous faire réfléchir à l’idée de réaliser votre bar mitsva. Vous écrivez :

« Cet événement aurait donné une grande satisfaction à les parents. Au lendemain de la guerre, que le « petit dernier » fasse sa Bar Mitsvah aurait sonné comme une victoire, un signe de survie. Malheureusement, je l’ai pas du tout compris ainsi à l’époque ».

Est-ce que cette idée, ce manque, vous pèse encore aujourd’hui ? Est-ce que vous y pensez toujours ? 

P. N. : J’ai noué récemment une amitié avec l’actuel grand rabbin de France, Haïm Korsia, à laquelle je ne m’attendais pas du tout et qui a lui-même écrit une très belle biographie de Jacob Kaplan. Cette rencontre avec lui m’a rappelé des souvenirs.

Recueil de deux interventions très personnelles de Pierre Nora (DR)

C’est une relation humaine que vous cherchiez d’abord dans cette rencontre, peut-être avant un échange intellectuel ?

P. N. : Oui, elle me fait plaisir, oui. C’est le premier rabbin avec lequel j’ai eu un vrai contact. Pour beaucoup j’apparais comme le type même du juif super assimilé et très loin même du judaïsme alors que je suis juif des pieds à la tête. Le grand rabbin l’a senti tout de suite et ça m’a fait plaisir.

A lire :

Les lieux de mémoire, 3 tomes, Gallimard, 1984-1992.

Recherches de la France, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 2013

Le Débat, numéro 185, mai-août 2015.

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