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23 Septembre 2017 | 3, Tishri 5778 | Mise à jour le 20/09/2017 à 12h11

Rubrique France/Politique

A Paris, Daech ouvre une nouvelle ère

Scène surréaliste de pompiers, policiers et militaires devant le Bataclan. (FLASH90)

Retour sur les caractéristiques d’une opération exceptionnelle à bien des égards.

Du terrorisme « qualitatif » à la terreur de masse

Plus encore que les attentats de janvier contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher de Vincennes, la série d’opérations djihadistes du 13 novembre a plongé la France dans un état de sidération. D’abord du fait de son bilan humain, énorme en dépit de son caractère provisoire : 129 morts, plus de 350 blessés. Si on demeure loin du 11 septembre 2001 (2977 victimes), cette nuit de terreur parisienne trouve sa place, sur la cartographie du terrorisme européen, entre les attentats de Madrid en 2004 (191 morts) et ceux de Londres l’année suivante (91 morts).

Mohammed Merah en 2012, Mehdi Nemmouche en 2014, les frères Kouachi et Amedy Coulibaly en janvier, chacun de ces terroristes avaient défini des cibles dites « qualitatives » : des représentants de l’autorité (des policiers et des militaires), des caricaturistes assimilés à des ennemis du Prophète Mahomet (Charlie Hebdo) et des Juifs (Ozar Hatorah, musée de Bruxelles, Hypercacher). La semaine dernière, l’effet de masse était recherché avec des cibles indiscriminées, à l’instar des attentats de 1986 rue de Rennes et dans le RER Saint-Michel en 1995. A travers « La Belle Equipe », « Le Petit Cambodge » et le « Bataclan » - par ailleurs abhorré dans les milieux islamistes - c’est un certain lifestyle parisien qui a été visé, symboles d’une France qualifiée de « capitale de la prostitution et de l’obscénité », par le communiqué de revendication de l’Etat islamique, publié samedi. 


Le  « modèle Bombay »

Le mode opératoire des opérations du week-end dernier démontre une « montée en gamme » des hommes de Daech en Europe. « La coordination, la multiplicité des modes opératoires (fusillades, kamikazes et prise d’otages de masse), la préservation du secret opérationnel jusqu’au dernier moment, tout cela est très effrayant » note pour Actualité Juive François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la Recherche Stratégique. Pour l’auteur d’un récent « Secrètes histoires » (Seuil, 21,50 €), « on découvre à chaque fois que la quasi-totalité des terroristes était connue par les services de renseignement français ou belges. C’est une bonne nouvelle. Mais le suivi n’a pas pu être assuré sous la forme d’un attentat empêché, du fait d’un manque de moyens budgétaires, organisationnels et humains ». 

Pour l’ancien analyste de la CIA Bruce Riedel, les attentats de Parisiens reproduisent le « modèle Bombay», du nom des opérations menées en Inde par dix terroristes du groupe Lashkar E-Taiba (proche d’Al Qaïda) entre les 26 et 29 novembre 2008 : des équipes relativement réduites mais très bien équipées visant « de manière simultanée et séquencée de multiples cibles légères en milieu urbain » écrit le chercheur de la Brookings Institution. La prise d’otages du Bataclan, le « Sedan de l’opération Sentinelle » selon le journaliste Jean-Dominique Merchet, rappelle ainsi celles des hôtels Taj Mahal et Oberoi Trident en 2008, mais aussi celle du centre commercial « Westgate » à Nairobi, au Kenya, en septembre 2013 par des shebab somaliens (67 morts). 

Contacté par Actualité Juive, le spécialiste du djihadisme Romain Caillet relève l’apparition dernièrement d’un nouveau terme dans le discours djihadiste : celui d’« inghimasi ». « Il s’applique à celui qui combat les armes à la main avec une ceinture explosive autour de son corps actionnée seulement lorsqu’il n’aura plus de munitions ou qu’il se sentira piégé. C’est ce qu’on a vu au Bataclan, mais pas au Stade de France ». 


Du local au global : Daech change d’échelle

Le 13 novembre 2015 est également à marquer comme une date charnière dans la stratégie de Daech. Jusqu’ici l’organisation se fixait des objectifs régionaux, avec en ligne de mire l’édification d’un proto-Etat, le « califat », entre la Syrie et l’Irak. Les seules incursions de l’organisation en dehors du Moyen-Orient étaient le fait de « loups solitaires », à  Bruxelles en 2014 ou sur la plage de Sousse en juillet dernier par exemple. Il semble désormais que l’EI ait franchi « une sorte de Rubicon » (William McCants de la Brookings), concurrencant là aussi son rival Al Qaïda dans la course au terrorisme international. En l’espace d’un mois, Daech et ses affidés ont semé la terreur dans une manifestation pro-kurde en Turquie (102 morts), attaqué un avion russe dans le Sinaï (224 morts), et visé Dahiya, le fief du Hezbollah (43 morts). Les opérations de Paris complètent, provisoirement, ce tableau qui confirme la transformation de Daech en une organisation terroriste globale, épousant, à sa manière, les possibilités de la modernité : connectivité, opacité des flux financiers, disparition partielle des frontières, la crise des migrants apportant une nouvelle actualité à cette dernière donnée. 

« Le changement de stratégie s’est opéré entre septembre et novembre 2014 », précise Romain Caillet. « Fin septembre, un mois après le début des frappes de la coalition internationale, le porte-parole de l’EI a appelé tous les sympathisants du califat à frapper les pays membres de la coalition. En novembre, le groupe Ansar Beit Al Maqdis dans le Sinai, suivi par d’autres organisations djihadistes, faisait allégeance à Daech. C’est à ce moment que l’Etat Islamique s’est internationalisé ». Si les récents revers de l’organisation en Irak à Tal Abyad, à la frontière syro-turque, et à Sinjar plus récemment en Irak ont pu précipiter le passage à l’acte de Paris, ces actions « ont été préparées bien avant » souligne M. Caillet. Cette ambition globale du groupe Abou Bakr Al Baghdadi pourrait néanmoins exposer davantage ses membres, de plus en plus reliés, aux représailles américaines (et bientôt russes ?) et favoriser, parmi ses filiales, une surenchère dans la brutalité qui ne manquerait pas de lui valoir l’hostilité des populations sunnites, comme l’expose le chercheur Daniel Byman, dans “Foreign Affairs”. En attendant, Paris pleure. 


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