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17 Février 2020 | 22, Shevat 5780 | Mise à jour le 12/02/2020 à 17h37

Rubrique Judaïsme

Parachat ‘Hayyé Sarah: Avraham et le caveau de Makhpéla

L'universitaire Janine Elkouby.

Le commentaire de la semaine par Janine Elkouby, enseignante à la Maison d’étude juive au féminin.

La première partie de notre paracha, qui occupe tout le chapitre 23, traite de l’acquisition par Abraham du caveau de Makhpéla, dans lequel il va ensevelir Sarah. Cette transaction nous est racontée avec un luxe de détails insolite dans le contexte de la Tora, qui a coutume de se montrer au contraire concise, peu encline aux précisions et aux notations pittoresques, et qui nous a habitués à lire entre les lignes…

Abraham traite avec les ‘Héthéens et leur chef, Efron. Le passage, qui s’étend des versets 3 à 16, se laisse diviser aisément en trois segments : du verset 3 à 6, nous avons un premier échange de répliques dans lequel Abraham s’adresse aux ‘Héthéens, se présentant comme « un étranger résidant avec eux » et leur demandant « une propriété tombale avec eux ». Demande accueillie favorablement par ses interlocuteurs, qui hissent l’humble «étranger résidant avec eux » au rang de  « prince de Dieu » et lui offrent d’inhumer Sarah dans la plus belle de leurs tombes. 

Abraham alors reprend la parole, initiant un second échange des versets 7 à 11 : là, précisant son intention, il sollicite des ‘Héthéens une intervention auprès d’Efron, afin que celui-ci  lui cède, au prix fort, « en argent plein », le caveau de Makhpéla, à l’extrémité de son champ. Efron répond en faisant assaut de générosité : le champ, il le lui a déjà donné, le caveau aussi, qu’il enterre donc son mort.

C’est Abraham qui relance encore une fois l’échange : des versets 12 à 16, il réaffirme sa ferme volonté  de payer et le champ et le caveau ; Efron, tout en protestant de sa générosité, - Qu’est-ce que qu’une terre de 400 cheqel entre toi et moi ?, dit-il - s’incline cependant et accepte le paiement.

 

Ecouter l'autre

La première impression que laisse ce passage au lecteur, c’est celle d’une négociation à  l’orientale, avec un protocole précis et ritualisé : Abraham demande d’abord aux habitants du lieu l’autorisation d’enterrer son mort ; l’ayant obtenue, il fait adresser la même demande aux autorités et il paie le droit qu’on lui accorde. Tout cela dans un climat de protestations réciproques et redondantes, chacun faisant assaut qui  de générosité, qui de probité, les uns voulant absolument donner, l’autre tenant à payer.

Allons plus loin et examinons le texte de près : que nous révèle-t-il sur les enjeux de cette transaction et sur les interlocuteurs en présence ?

Abraham est en relation avec un environnement païen qui lui est,  semble-t-il, éminemment favorable : les gens du peuple lui décernent spontanément le titre de Prince de Dieu, et lui proposent un emplacement dans le plus beau de leurs caveaux. Sans doute le prestige d’Abraham auprès d’eux, le respect qu’ils lui témoignent, sont-ils  à mettre en relation avec l’attitude de ce dernier, qui s’était défini comme un humble «étranger résidant avec eux ». Abraham, loin de  revendiquer  à cor et à cri des « droits », s’exprime avec courtoisie et mesure, respectant les habitudes locales et les codes sociaux en vigueur, faisant en somme la preuve de son « intégration ».

L’écoute tient une place importante dans le dialogue que la Tora met en scène entre les ‘Héthéens et Abraham : le verbe « chama’ » revient à six reprises dans le texte, ce qui fait dire à un commentateur: « c’est à croire qu’ils sont tous devenus sourds ! ».   Des deux côtés,  on fait appel, avec insistance, avec exigence, à l’écoute de l’autre, on sollicite non seulement son ouïe et son attention, mais aussi une disponibilité, une capacité de retrait par rapport à soi-même qui permette d’accueillir vraiment la parole de l’autre. « Ecoute-moi », « si seulement tu m’écoutais » : entends ce que je souhaite vraiment, ne te laisse pas abuser par les mots ou les idées convenues ou les contraintes de la comédie sociale.

Que veut Abraham à l’heure où il doit ensevelir sa femme? Il ne veut pas d’un cadeau, aussi généreux soit-il ; il ne veut pas d’un emplacement  « au milieu » des autres, d’une part de sépulture prélevée sur la leur. Il ne veut pas être aliéné  ad aeternum par le sentiment d’être redevable. Ce qu’il demande, c’est un terrain qu’il aura acquis publiquement, qui lui appartiendra, dont personne jamais ne pourra lui contester la propriété. L’argent qu’il donne en échange de ce terrain a une fonction séparatrice : il atteste qu’Abraham est délié de toute obligation envers le vendeur.

Pourquoi précisément le caveau de Makhpéla ? C’est que ce caveau renfermait la tombe d’Adam et d’Eve. Le sens du choix d’Abraham est clair : le Patriarche s’inscrit délibérément dans l’histoire de l’humanité, affirmant que le cheminement particulier, particulariste, qu’il a suivi avec Sarah  est partie intégrante et indissociable de la dimension universelle qui se trouve au cœur de l’appel divin. 

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