Default profile photo

29 Janvier 2020 | 3, Shevat 5780 | Mise à jour le 28/01/2020 à 12h08

Rubrique Israël

Comment l'Etat d'Israël a oeuvré pour les réfugiés juifs du monde musulman

Pour Shmuel Trigano,« Les premiers dirigeants de l’Etat hébreu ont négligé de défendre les intérêts des Juifs du monde arabo-musulman » Ici, David Ben Gourion. (DR)

C’est à partir de 1943 que les dirigeants sionistes ont modifié leur regard sur la situation des Juifs opprimés puis menacés par les Etats de l’espace arabo-musulman.

Se pencher sur les premières années de l’Etat hébreu pour aborder la question des réfugiés juifs du monde musulman présente un double intérêt. D’abord d’un point de vue numérique : c’est en effet entre 1947 et 1960 que les départs des Juifs du monde arabe vers Israël sont les plus nombreux. « En quatre ans (1948-1951), 560 000 des 688 000 arrivants sont originaires des pays musulmans » rappelle Georges Bensoussan dans “Juifs en pays arabes. Le grand déracinement. 1850-197”5 (Tallandier, 2012).

C’est également au milieu des années 1940 que le sionisme va profondément pénétrer les sociétés juives du monde arabe, apparaissant de plus en plus largement comme « la seule solution à la “question juive” ». A l’appui des archives sionistes, Georges Bensoussan considère l’année 1943 comme un tournant dans l’approche sioniste de la situation des Juifs du monde arabe. Le génocide des Juifs d’Europe conduit les sionistes à porter une nouvelle attention aux Juifs d’Orient, alors peu représentés au sein du mouvement. L’un des hommes les plus prompts à sonner le tocsin se nomme Elyahou Dobkin, directeur du département de l’immigration à l’Agence juive. Juillet 1943, comité central du Mapaï, l’ancêtre du parti travailliste. « Le jour même qui apportera le salut aux Juifs d’Europe sera le jour le plus dangereux pour tous les exilés en terre arabe. Quand le sionisme entrera vraiment dans sa phase de réalisation concrète et que nous serons engagés pour une solution sioniste en Palestine, alors ces Juifs devront faire face à un terrible danger de massacre qui fera paraître le massacre actuel en Europe même moins terrible qu’il ne paraît aujourd’hui. Notre première tâche est donc de sauver ces Juifs ». La même année, David Ben Gourion s’inquiète  de voir les Juifs opprimés d’Irak payer le prix de la victoire à venir du sionisme. « Ces derniers seront nos victimes, c’est-à-dire qu’elles auront été tuées à cause de nous ».


« Ils souffrent d'une trop grande imagination »

Pour le sociologue Shmuel Trigano, qui a dirigé en 2009 l’ouvrage collectif “La fin du judaïsme en terre d’islam” (Denoël), les premiers dirigeants de l’Etat hébreu ont négligé de défendre les intérêts des Juifs du monde arabo-musulman. « Le projet du sionisme bengourionnien était d’aider à la naissance d’un homme nouveau qui romprait avec l’exil et aussi l’héritage de la religion, liée dans cette conception (« sheli’hat hagalout ») à l’exil. Les juifs venant du monde musulman sont arrivés en masse juste après la constitution de l’Etat et de ce fait ont été les principaux cobayes de cette entreprise ». L’installation des Juifs des terres d’islam en Terre sainte ne sera pas exempte de tensions. « Ils souffrent d’une trop grande imagination quand ils s’attendent à recevoir en Israël un jardin et une petite villa sur une gamelle » confiera en 1949 le premier président de l’Etat hébreu, Haïm Weizmann. Dans les représentations sionistes, les nouveaux immigrants apparaissent souvent comme des ignorants, excessivement religieux, en mauvaise santé et aux modes de vie très éloignés des standards occidentaux.

Au fil des années, la mémoire de la Shoah agira en Israël comme un puissant levier de mobilisation en faveur des Juifs d’Orient. La priorité est de sauver d’une mort souvent certaine ces populations. Dans “Les revendications juives de propriété contre les Etats arabes” (2008, en anglais, non traduit), l’historien Michael R. Fischbach note que c’est à partir de 1951 que l’Etat d’Israël se fait le porte-parole au sein des cénacles diplomatiques des spoliations subies par les réfugiés juifs. C’est à cette période qu’apparaît pour la première fois un lien explicite dans les discours israéliens entre les revendications des réfugiés juifs d’une part et celles des réfugiés palestiniens d’autre part, une mise en parallèle que n’auront de cesse de contester les dirigeants arabes et palestiniens.

Powered by Edreams Factory