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21 Octobre 2018 | 12, Heshvan 5779 | Mise à jour le 17/10/2018 à 18h03

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Bat Ye’or : « L’islamisation passe par le jihad et la dhimmitude »

Crédit DR

Réputée pour ses travaux sur le sort réservé aux minorités présentes dans le monde arabe, l’essayiste qui avait participé à la création de l’organisation mondiale des Juifs des pays arabes livre son analyse des évolutions constatées.

Actualité Juive : Vous avez été l’une des fondatrices de la WOJAC, organisation qui, peu après sa création, avait tenté de convaincre - en vain - Israël d’intégrer la question des Juifs chassés des pays arabes dans le cadre des pourparlers de paix. Depuis peu, Israël s’empare enfin de ce dossier. N’est-ce toutefois pas trop tard ?

Bat Ye’or : Non, il n’est jamais trop tard. L’aspect politique de ce dossier n’en constitue qu’un seul élément. L’aspect historique n’en est pas moindre.

L’implantation juive dans ces pays remonte en Égypte à l’époque biblique, celle en Irak et Iran date de la déportation à Babylone. La présence juive au Proche et Moyen-Orient, en Arabie, au Yémen et en Afrique du Nord, remonte à des millénaires. Les monuments religieux abandonnés ont tous été désacralisés. Le dossier éthique comprend la reconnaissance des pogroms, des massacres, des viols, des emprisonnements, des discriminations et de la terreur pour les forcer à fuir. La reconnaissance de ces faits est essentielle pour réhumaniser les victimes.

Les réfugiés juifs des pays arabes y compris ceux de Judée et Samarie occupées par la Transjordanie en 1949, sont différents des réfugiés arabes de la Palestine sous mandat. Après la proclamation d’Indépendance de l’Etat d’Israël les armées de cinq États musulmans vinrent secourir les bandes palestiniennes et leurs mercenaires. Cela est un contexte de guerre provoqué par les Arabes eux-mêmes. Il s’agit de défaites d’armées de pays étrangers ayant franchi les frontières internationales d’un pays pour y massacrer la population juive.

Cette différence se manifeste également dans le traitement des deux groupes de réfugiés : la communauté internationale n’a rien versé aux réfugiés juifs et ne les a jamais mentionnés mais elle continue de verser des milliards à la troisième génération de « réfugiés » arabes.

A.J.: L’abnégation, la résilience, et les efforts consacrés presque exclusivement à l’intégration ont finalement poussé les Juifs des pays arabes à ne rien réclamer, après avoir été chassés de leur terre natale. Etait-ce une erreur ?

 B.Y. : Non, ils ne pouvaient faire autrement. N’oublions pas que cet exode commencé en 1945 suivit de très près la Shoah, un génocide qui traumatisa l’ensemble du peuple juif, rassembla toutes ses forces de survie et domina pendant des décennies toute sa pensée. L’autre pôle fut le jeune Etat d’Israël sorti victorieux de la guerre d’extermination arabe et qui, malgré la permanence du terrorisme arabe et palestinien, s’engageait dans l’entreprise gigantesque de sa restauration. WOJAC fut créée en novembre 1975, mais les gouvernements travaillistes israéliens ne cessèrent de s’opposer à ses activités et même à la saboter.


« Les réfugiés juifs des pays arabes sont différents des réfugiés arabes de Palestine »

A.J.: La situation des Chrétiens d’Orient peut-elle mettre en lumière ce qu’ont vécu les Juifs en Terre d’Islam ?

B.Y. : Les Chrétiens qui vivent aujourd’hui dans l’Etat islamique illustrent parfaitement la condition vécue par les juifs et les chrétiens dans les pays musulmans durant plus d’un millénaire. Ces pays appliquaient la charia exactement comme le fait l’EI maintenant. Ces lois ancrées dans la théologie remontent aux premiers siècles de l’islam. Après le chaos et les massacres des conquêtes jihadistes, elles imposèrent un ordre légal gouvernemental.

Au XIXe siècle l’Europe réussit à en alléger les aspects les plus éprouvants dans l’Empire ottoman. Dans d’autres pays la charia fut abolie par la colonisation et ailleurs elle se maintint jusqu’à récemment. Au Maroc avant la conquête française, on crucifiait et on coupait la tête des ennemis.

A.J.: Vous avez établi le concept de « dhimmitude », l’attitude servile adoptée par les minorités installées en pays arabe. Comment cette attitude peut-elle évoluer ? L’action militaire contre l’Etat islamique peut-elle faire changer les choses ?

B.Y. : Le concept de dhimmitude tel que je l’ai créé définit aussi les processus qui transformèrent dans des temps variables des peuples indigènes majoritaires en minorités vulnérables dans leurs propres pays islamisés. Ce logiciel est celui du jihad émanant d’une théologie militaire qui, après la conquête, impose aux vaincus le système de la dhimmitude inscrit dans la charia. Jihad et dhimmitude sont les deux faces d’un même processus d’islamisation. Je l’ai étudié dans le contexte de l’islamisation des grandes civilisations chrétiennes méditerranéennes, mais on peut le reconnaître en Asie et en Afrique.

La servilité des communautés minoritaires provient de leur vulnérabilité et s’accompagne souvent de mimétisme. C’est ainsi que les chrétiens militant dans le nationalisme arabe devinrent plus arabes que les Arabes bien que ce mouvement détruisit leur identité, et plus judéophobes, antisionistes et anti-occidentaux que les musulmans. J’ai appelé syndrome dhimmi ce comportement de communautés otages et vulnérables qui, traumatisées par la terreur, s’identifient à leurs oppresseurs. Je ne vois qu’une façon de lutter contre le jihadisme et la dhimmitude : c’est de les connaître et de les exposer.

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