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17 Février 2020 | 22, Shevat 5780 | Mise à jour le 12/02/2020 à 17h37

Rubrique France/Politique

Mikaël Guedj : « Les policiers considèrent qu’ils n’étaient pas assez armés pour faire face aux Kouachi »

"Les policiers considèrent aussi qu’ils n’étaient pas assez formés, pas assez armés pour faire face" (Crédit DR).

On peut dire, sans prendre un risque démesuré, que Mikaël Guedj aime les concepts forts à la télévision. Après avoir percé en présentant sur Direct 8 « Les enfants d’Abraham », une émission de débat autour de trois responsables religieux, dont celui qui n’était pas encore le grand rabbin de France, Haïm Korsia, il a marqué son retour avec un nouveau programme singulier dont il est à l’origine et l’un des intervenants: « Cellule de crise ». Diffusée sur France 2 le 3 janvier, l’émission présentée par David Pujadas revenait sur les attentats de janvier 2015, à travers le prisme des responsables de l’Etat. Des coulisses du pouvoir à celles des médias, rencontre.

L’émission a connu un beau succès d’audience lors de sa diffusion (1,9 million de téléspectateurs). Comment expliquez-vous cette réussite ?

M. G. : Le travail d’enquête a semble-t-il été apprécié. L’originalité de la narration et de la réalisation a également compté. C’était le pari de la société de production, Brainworks : une ambition forte sur le fond comme sur la forme. J’ajouterais enfin le jour de diffusion, puisque nous avons été les premiers à avoir été diffusés dans cette semaine riche en programmes sur les attentats de janvier. Nous avons essayé d’installer un concept, une identité : comment raconter ce qui s’est passé ? Il s’agissait de comprendre comment la machine de l’Etat a fonctionné, sans faire de procès ni tomber dans l’hagiographie.

Est-ce que ces chiffres confirment également la persistance d’une forte demande sociale pour les affaires liées au terrorisme ?

M.G. : Un an après, les gens sont encore demandeurs d’informations, de compréhension. Notre angle, orienté sur les hommes de l’ombre de l’Etat, a pour vocation d’apporter un éclairage nouveau, à la fois pédagogique et exigeant.

On a beaucoup commenté sur les réseaux sociaux l’originalité du programme avec une réalisation qui s’éloigne des codes du genre en France. En tant que journaliste, comment s’assurer que l’on demeure dans le registre de l’information ?

M. G. : Notre équipe a été vigilante à cette question. On fait de l’information, pas du cinéma ou une série. Si la forme tire vers les codes de la fiction, le commentaire se veut clinique, factuel. Il ne cherche pas l’effet, l’émotion gratuite. C’est  grâce à cela qu’on tient les deux bouts, à savoir une ambition formelle originale et une exigence sur le fond.

Qu’est-ce que les attentats contre Charlie Hebdo, Montrouge et l’Hypercacher disent de l’exercice du pouvoir en France ?

M. G. : On trouve, tant chez les gendarmes que chez les policiers, beaucoup de gens compétents. La mobilisation des services de l’Etat dans ce genre de moment est réelle. C’est une énorme machine qui se met en marche, partout sur le territoire. On pense évidemment à la traque des terroristes, mais il y a aussi la prise en charge des victimes, la sécurisation des lieux sensibles ou des sorties scolaires, la communication…

Sur la crise en tant que telle, on se rend compte que, si les services de l’Etat s’attendaient à un attentat, ils n’étaient pas complètement prêts à encaisser un choc de cette violence. C’est ce qu’on raconte notamment à propos du dysfonctionnement dans la circulation des informations par radio. Autre exemple : le 7 janvier, après le premier appel au 17 pour signaler une attaque, la police arrive très vite sur place mais elle ne sait pas que l’adresse qui lui a été signalée est celle de Charlie Hebdo. Les policiers considèrent aussi qu’ils n’étaient pas assez formés, pas assez armés pour faire face. Pour reprendre les termes de l’une de nos sources : « Les Kouachi avaient des gilets pare-balles qui arrêtaient les balles des policiers, alors que les kalachnikovs transpercent nos gilets pare-balles ». Au moment de notre enquête, certains policiers étaient en colère, car ils ont eu le sentiment d’avoir vécu la même chose le 13 novembre.

Les unités d’élite de la police (le RAID et la BRI) ne peuvent pas arriver immédiatement. Ce sont donc les primo-intervenants, généralement les policiers du quotidien, qui doivent « fixer » les assaillants. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé au Bataclan où un commissaire de la BAC et son chauffeur sont parvenus à entrer et à interrompre ponctuellement le massacre, les terroristes se fixant sur eux. 


"Il faut distinguer deux choses : l’appareil d’Etat et le pilotage politique"

A-t-on tiré les leçons des attaques de janvier sur le plan sécuritaire ?

Depuis un an, les choses sont semble-t-il en train de changer pour répondre aux attentes des forces de police. Même si les lourdeurs administratives pèsent dans l’évolution, parfois trop lente, des dispositifs mis en cause. Il y a aussi toute une réflexion à mener sur les services de renseignement.

Mais il faut distinguer deux choses : l’appareil d’Etat et le pilotage politique. En janvier 2015, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a mis en place une cellule de crise dédiée, « Le Fumoir », imposant à l’ensemble des responsables de sécurité de partager leurs informations pour mener la traque efficacement. Il y a eu une réaction du pouvoir politique face aux dysfonctionnements, et en particulier face au cloisonnement des services.

 

Quelles sont les personnalités qui vous ont le plus marqué au cours de votre enquête ?

M. G. : Le procureur de la République de Paris, François Molins, est une personnalité forte et très intéressante. On pourrait également citer le patron de la Police judiciaire de l’époque, Bernard Petit. Ces hommes ont été au cœur du dispositif en janvier 2015 et leurs témoignages ont été très précieux pour ce premier numéro de Cellule de crise

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