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17 Décembre 2017 | 29, Kislev 5778 | Mise à jour le 14/12/2017 à 14h19

Rubrique France/Politique

Détricoter la polémique de la kippa

L’enjeu de la kippa ne réside pas dans la fierté ou la honte d’être juif, mais dans la possibilité même de pouvoir être juif en sécurité en France (DR).

Durant la polémique de la kippa, les réactions, entre soutiens et critiques, ignorent la question antisémite.

Tuer le messager. Dans l’antiquité, le porteur de mauvaises nouvelles était condamné à mort par le souverain. Ou comment s’en prendre à la voix qui avait indiqué le malheur alors que le contenu du message et ses conséquences subsistaient pourtant. La mise à mort du messager occultait-elle, du moins, un instant, l’inéluctable annoncé. Ainsi semble-t-il en être de la séquence médiatico-politique bien involontairement lancée par Zvi Ammar. Non pas que le président du Consistoire israélite de Marseille ait vu sa vie menacée suite à sa déclaration, mais la réalité qu’elle recouvre s’est exprimée dans des masques qui, même symboliquement forts, ne changeront guère la situation sur place, sans même évoquer celle vécue par les français de confession juive.

En quelques jours, des kippas ont provisoirement fleuri, parfois sur des têtes – juives, de toutes religions, voire athées – qui en avaient ignoré le poids jusque-là. Signe religieux, ce couvre-tête a pris des accents politiques par la vertu de sa seule force symbolique ou de communication.

Car, hormis une certaine idée éphémère de la solidarité, que restera-t-il de ces jours lorsque cette mode passagère aura répandu dans l’oubli ces kippas devenues feuilles mortes ? Ceux pour qui en porter était et demeurera une habitude, seront toujours aussi vulnérables. Le problème resurgira inévitablement après une autre attaque que, pour l’heure, rien ne peut malheureusement exclure. Les actions des uns et des autres ne pourront voiler cette évidence que l’on semble vouloir enterrer : la déclaration de Zvi Ammar ne demande pas la liberté de mettre la kippa, mais la sécurité lorsqu’elle est sur nos têtes. Ceux qui l’arborent ces derniers jours devraient comprendre que la kippa se met sur la tête, pas devant les yeux. « C’est l’antisémitisme qu’il faut retirer, pas la kippa », a très justement dit Joël Mergui, président du Consistoire.


Pouvoir être juif en sécurité

Parce que ce couvre-chef ne dit à aucun moment la fierté d’être juif. Pour honorable qu’elle soit, toute campagne « Kippa Pride » méconnaîtra la portée du problème soulevé à Marseille : l’enjeu de la kippa ne réside pas dans la fierté ou la honte d’être juif, mais dans la possibilité même de pouvoir être juif en sécurité en France. Car l’habitué de la kippa est un Monsieur Jourdain qui exprime son existence juive sans même y penser.

Dès lors, l’analyse d’Eric Zemmour qui a voulu y voir « une sorte de selfie religieux, la vulgarité contemporaine du narcissisme, du consumérisme et du communautarisme » (sic) fait en conscience fi de du problème et préfère réitérer ad nauseam sa volonté de voir les religions neutralisées dans l’espace public et le juif redevenir un Israélite, concept creux n’ayant plus d’avenir depuis plus de 70 ans. Ignorant la question sécuritaire, le polémiste choisit confortablement le problème des signes religieux dans la République.

Autre déplacement, cet fois profondément erroné et malveillant, le diagnostic désastreux de Rony Brauman, identifiant les porteurs de kippa comme soutiens d’Israël et de son gouvernement, les désignant par là même comme des cibles manifestes pour les antisionistes. Sans même aller au fond, c’est exporter un conflit étranger pour fermer les yeux sur une situation à laquelle il ne pourra rester étranger.

Pourtant, toutes ces postures, qu’elles soient psychologiques ou idéologiques, bienveillantes, intéressées ou hostiles, ne masquent pas une réalité glaçante : dans une semaine, cette polémique sera éteinte, et tous ceux qui ont crié « au loup ! » pourraient bien se découvrir moutons plutôt que bergers. Dans les rues, les porteurs de kippa seront toujours laissés seuls à leur sort. Et le mal court.

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