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24 Août 2019 | 23, Av 5779 | Mise à jour le 08/08/2019 à 12h19

Rubrique France/Politique

Serge Benattar (zal): "Ilan, tu es le premier, que tu sois le dernier"

Serge Benattar Zal avait consacré un éditorial bouleversant à l’assassinat d’Ilan Halimi que nous vous proposons de redécouvrir en intégralité. Il espérait qu’Ilan serait le dernier. Hélas, il ne l’a pas été.

Ilan, où es-tu ? Es-tu à la droite de D’ieu, ou assis au pied de Son trône céleste, là où les justes trouvent la sérénité éternelle ? Dis-moi, qui panse les plaies béantes de ton corps mutilé par tant de sauvagerie ? Qui redonnera à ta peau calcinée la douceur de ta jeunesse et la fraîcheur de ton innocence ? Es-tu dans les bras de notre matriarche Rachel, elle qui s’est promis de consoler les meurtris de son peuple ? Je suis sûr que oui, et elle te berce déjà soulageant tes souffrances et te murmurant des cantiques apaisants. Elle essuie doucement tes larmes de douleur qui coulent sur ton visage brûlé afin qu’elles ne te fassent plus autant souffrir. Ilan, dis-moi que les anges te tiennent la main afin que tu ne t’égares plus dans la folie meurtrière de ces créatures diaboliques à qui je dénie le droit d’être des humains. Qu’ils t’enlacent de leurs ailes protectrices et te protègent de ces femmes au sourire aguicheur et assassin qui t’ont fait perdre la tête à en mourir. Dis-leur qui tu es et comment ces sauvages t’ont martyrisé. Ils connaissent des psaumes inédits aux vertus rédemptrices qu’ils entonneront à l’unisson afin qu’ils te donnent goût à l’éternité et que tu retrouves le sourire. Ilan, tu n’es plus ni le fils, ni le frère des tiens. Ta vie, ta mémoire, tes souvenirs ne leur appartiennent presque plus. Tu es devenu l’enfant que tout un peuple a perdu.

Des milliers de mères pleurent ton nom, des milliers de pères se lamentent d’avoir gardé le silence et de ne pas avoir su te protéger. Des milliers de frères et de sœurs crient dans les rues au châtiment de tes assassins. Comment leur en vouloir, comment les condamner, c’est leur chair que l’on a meurtrie, c’est leur chair que l’on a déchiquetée. Qui aura le cœur de leur faire barrage pour quelques dérapages ? C’est la fougue et la spontanéité de cette jeunesse qui nous protégeront pour que plus jamais on torture et on assassine quiconque parce qu’il est Juif. Pour que plus jamais il ne soit ne serait-ce qu’insulté ou humilié. Ilan, tu sais comme moi pour l’avoir fréquentée, qu’elle n’ira pas plus loin que les slogans et les mots, les cris et les larmes de rage. Et plus on l’incitera à garder son calme, plus elle montrera sa colère, cette jeunesse choquée et traumatisée par les images qu’elle imagine de ta mort. Ilan, tu es devenu leur symbole, et le symbole de la lutte contre l’antisémitisme de toute la communauté juive de France. Des rues, des édifices, des sepher-Torah un jour porteront ton nom.


Tu as été le premier à payer de ta vie cette haine et cette hostilité.

Cette jeunesse est si proche de toi maintenant. Quoi que tu puisses lui dire et où que tu sois, elle t’entendra. Dis-lui que la meilleure façon de t’honorer est de ne plus se laisser entraîner dans des guet-apens de toutes sortes, aguichée par je ne sais quels êtres maléfiques dont le seul but est de « se faire du Juif ». Protège chacun et chacune de cette jeunesse qui crie ton nom et grave dans sa mémoire collective ton visage souriant qui ne demandait qu’à vivre. Ilan, dimanche, ils vont descendre dans la rue, où seras-tu ? À côté de qui marcheras-tu ? Sauras-tu reconnaître les tiens parmi ceux qui ne seront là que par obligation, ignorant ton passé, ton nom de famille, tes joies et tes peines, et feignant de ne pas croire les véritables raisons de ton assassinat ? Ils seront des dizaines de milliers, peut-être des centaines de milliers, mais seront-ils assez nombreux pour guérir cette France malade de son antisémitisme ? Ce virus qui s’était fait oublier quelque temps pour revenir encore plus dévastateur que par le passé. Notre enfant, tu as été le premier à payer de ta vie cette haine et cette hostilité. Et ils veulent que nous marchions sans slogan ni bannière, dans le silence. Mais qui alors entendra notre voix, qui lira et comprendra notre détresse, si tout langage est banni ? Et ce silence que l’on nous impose encore et toujours, et jusqu’à quand ? Ce silence que nous ne supportons plus et qui nous crève les tympans. Ce silence peut-être responsable de ta mort. Le silence de cette cité de banlieue qui a couvert tes cris de douleur que personne bien sûr n’a entendus et continue de ne pas entendre. La dignité a aussi des mots et des hurlements. Il faut les laisser exploser sans quoi ils imploseront en nous en des remords qui nous mortifieront des années et des années durant. À nous forcer à nous taire, saurons-nous trouver les mots que nous aurons oubliés pour nous justifier si demain d’autres enfants venaient encore à périr sous les coups de l’antisémitisme ? Ilan, tu es le premier, que tu sois le dernier. Nous ne pourrons supporter que d’autres, pour les mêmes raisons, viennent s’asseoir à la droite de D’ieu, ou au pied de Son trône céleste, là où les justes trouvent la sérénité éternelle. Nous n’aurions pas assez d’édifices pour graver leurs noms et nous serions obligés d’en construire d’autres… mais ailleurs.

Serge Benattar Zal Fondateur du journal Actualité Juive

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