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04 Avril 2020 | 10, Nisan 5780 | Mise à jour le 03/04/2020 à 17h15

Rubrique Judaïsme

Paracha Michpatim: la loi du talion, un principe juif?

L'universitaire Janine Elkouby (J.E.)

Le commentaire de la semaine par Janine Elkouby, enseignante à la Maison d'étude juive au féminin.

La  paracha de Michpatim  énumère longuement  une liste de lois, qui touchent essentiellement les relations interhumaines : on y trouve les règles concernant l’esclave hébreu, la réparation des dommages causés à autrui, les obligations à l’égard de l’étranger, de la veuve,  de l’orphelin, du nécessiteux, mais aussi, et c’est ce thème qui va retenir notre attention aujourd’hui,  ce que l’on a coutume d’appeler la loi du talion.

Le mot talion vient du mot latin talis, qui signifie  tel : il désigne une forme de justice qui consiste à infliger au coupable, en guise de châtiment,  le même traitement que celui qu’il a fait subir à la victime. La loi du talion est attestée dans des systèmes juridiques antiques, par exemple dans le code d’Hammourabi, au 18ème siècle avant l’ère chrétienne, qui stipule que si un propriétaire ou son fils a été tué dans l’effondrement de sa  maison, c’est respectivement le constructeur de la maison ou son fils qui doit être mis à mort.

La Tora formule ainsi ce qui, à première lecture, ressemble étrangement à la règle du talion :

Tu feras payer corps pour corps, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, plaie pour plaie, contusion pour contusion. (Exode, 21, 23 à 25).

Ce verset, lu dans sa littéralité nue par nombre  d’interprètes peu bienveillants, a servi de « preuve » aux contempteurs de la loi juive pour démontrer la supériorité d’un  christianisme identifié à  la compassion et à l’amour du prochain, sur un judaïsme prétendument rivé à une loi archaïque et barbare.


Critère d'évaluation 

Qu’en est-il en réalité ? Comme chaque Juif le sait, le texte biblique ne se lit pas tel quel, mais s’interprète à la lumière des commentaires qui l’accompagnent, le questionnent,  l’éclairent, l’explicitent. Le Talmud, dans le traité Baba Kama, enseigne,  au nom de Rabbi Chimon Bar Yohaï : « Œil pour œil veut dire compensation financière ». Et il démontre, en recourant à un raisonnement par l’absurde, qu’il ne peut, en aucun cas, s’agir « de l’œil véritablement »

Un autre passage du même traité  complète et approfondit cette interprétation :

« Rabbi Eliezer, un Tanna, un Sage de l’époque de la Michna, a enseigné : Un œil à la place d’un œil : vraiment un oeil.  Vraiment un œil ? Comment peut-on imaginer une telle chose ? Rav Achi, un Sage de la fin de l’époque talmudique, a enseigné : cela vient nous dire qu’on évalue le montant du dédommagement non pas d’après l’œil de la victime mais d’après celui de l’agresseur ».

Rav Achi nous éclaire sur le sens qu’il faut donner à l’enseignement de Rabbi Eliezer ; ce dernier, en disant « un œil véritable », ne préconise pas de crever l’œil à l’agresseur, mais exprime ce qui selon lui doit être le critère d’évaluation de l’indemnisation, à savoir l’œil indemne de l’agresseur. Il s’agit d’une évaluation subjective, et d’une évaluation maximale, dans la mesure où chacun, et l’agresseur comme les autres,  considère son œil, ou n’importe lequel de ses membres, comme ayant une valeur inestimable, au-delà de toute mesure.

 

Ironique démenti

Je rapporte ici l’explication toute en finesse de David Saada, qui, dans Le Point Intérieur, nous aide à comprendre de quoi il est question : Rabbi Eliezer,  loin de rejeter la compensation pécuniaire au profit d’une mutilation réelle, y adhère, mais en relativise la pertinence. « Au fond, l’expression œil pour œil  pourrait être comprise : un œil a la valeur d’un œil, l’œil de mon prochain vaut le mien, et, in fine, la personne de mon prochain vaut la mienne. »

Ce faisant, le Tanna, opère un renversement du sens apparent de la formule, et la « place dans la perspective de l’amour du prochain ». Il apporte par la même occasion, ajouterais-je, un ironique démenti à ceux qui, dans un manichéisme simpliste et erroné, opposaient jadis la « loi »  juive à « l’amour »  chrétien

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