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26 Juin 2019 | 23, Sivan 5779 | Mise à jour le 24/06/2019 à 14h53

Rubrique France/Politique

Dominique Schnapper : « La connaissance de l’antisémitisme est trop souvent marginalisée dans le débat public »

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La lutte contre l’antisémitisme est l’un des défis majeurs auxquels sont confrontés les Français. Que nous enseigne notre histoire nationale ? Comment y réfléchir pour concerner l’ensemble des Français ? Autant de questionnements essentiels évoqués par les meilleurs spécialistes dans un colloque sur « L’antisémitisme en France XIXe siècle-XXIe siècle », organisé au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme et coordonné par Dominique Schnapper, présidente du mahJ, Paul Salmona, directeur du mahJ et Perrine Simon-Nahum, directrice de recherches au CNRS.

Actualité Juive: N’est-il pas surprenant que le mahJ organise un colloque décliné sur plusieurs jours traitant de l’antisémitisme, un sujet en marge de l’art mais aussi de la culture du judaïsme dont il est exogame ?
Dominique Schnapper :
Est-ce si surprenant ? Nous avons voulu par ce colloque porter une parole originale, celle de l’analyse historique et sociologique plutôt que celle du militantisme. Le musée se consacre à la culture et à l’histoire, donc à la connaissance. Le colloque n’est pas politique, il vise à susciter une réflexion fondée sur des connaissances. Cela entre dans le projet du mahJ qui est un musée d’art et d’histoire. L’antisémitisme fait partie de l’histoire du judaïsme.

A.J: Dans la judaïcité française, il ne se passe pas une semaine sans que des conférences ne soient organisées autour de l’antisémitisme, l’antisionisme, la menace islamiste  en France, quelles sont selon vous les particularités de votre colloque ?
D.S. :
C’est très heureux qu’il y ait des débats autour de ce sujet. Cela prouve la vitalité intellectuelle du monde juif. Chacun peut contribuer à la réflexion commune suscitée par l’actualité, avec ses particularités. En ce qui nous concerne, nous avons voulu montrer les spécificités françaises – Drumont, Vichy, le négationnisme – trop souvent occultées par l’antisémitisme nazi. Le musée n’est pas un lieu communautaire, c’est le musée de la République consacré à l’art et à l’histoire du judaïsme. Il s’adresse à tous, juifs et non-juifs. La troisième journée se déroulera d’ailleurs à la Bibliothèque nationale de France, lieu emblématique de la connaissance s’il en est. Nous souhaitons nous adresser à un public aussi large que possible, et pas seulement à ceux qui sont déjà convaincus et activement engagés dans la lutte contre l’antisémitisme. Notre ambition est proprement intellectuelle. Nous voulons mettre à la disposition de tous les connaissances que les philosophes, les historiens et les sociologues ont acquises sur ce phénomène.

A.J.: Les meilleurs spécialistes évoqueront plus d’un siècle d’antisémitisme en France, de l’Affaire Dreyfus aux récents attentats contre les Juifs en France. Quelles en sont les grandes étapes ?
D.S. :
Par définition, nous avons dû faire des choix. Le colloque débute avec une analyse des années 1890, Drumont, l’Affaire Dreyfus, moments clé dans l’histoire de l’antisémitisme du monde contemporain et nous sommes heureux que les meilleurs spécialistes viennent ouvrir les débats. Il y a ensuite plusieurs exposés autour de l’antisémitisme des années 1930, la crise de Munich et l’antisémitisme en Algérie, la période de Vichy. Le phénomène est ensuite abordé sous l’angle de la représentation du monde qu’il véhicule à travers une histoire des idées et des théories contemporaines.  La situation actuelle sera présentée le dernier jour à la BNF.


« Un colloque fondé sur les connaissances de spécialistes qui ne s’adresse pas seulement à des érudits »

A.J.: Des questions seront posées mais des réponses seront-elles  apportées – mais est-ce le but ? - notamment concernant l’inquiétude des juifs de France et leur place dans la nation française qui rend épineuse la question de l’antisémitisme en France ?
D.S. :
L’essentiel est la transmission de la connaissance, la réflexion et la reconnaissance de la connaissance. Le sujet est aujourd’hui trop souvent marginalisé dans le débat public. On ne comprend les enjeux du présent qu’en prenant en compte l’histoire et l’acquis de travail et de pensée qui a été accumulé par nos prédécesseurs, philosophes et spécialistes des sciences sociales. Je ne sais pas si nous apporterons des réponses mais nous espérons poser mieux les questions et contribuer à dessiner des solutions.

A.J.: A qui, selon vous, s’adresse le colloque : un publicérudit ou des quidams, des juifs ou non-juifs ?
D.S. :
L’antisémitisme n’est pas le problème des juifs, c’est celui de tous les citoyens. Nous souhaitons que le colloque s’adresse à tous, aux juifs comme aux non-juifs, qu’il renouvelle la réflexion par-delà les émotions et les indignations. Ce n’est pas un séminaire scientifique, même si les meilleurs spécialistes ont accepté d’y intervenir, il s’adresse à tout citoyen qui s’interroge sur l’antisémitisme.
 
A.J.: Avec la tenue de cette rencontre orchestrée comme feu les Colloques des intellectuels juifs de langue française dont vous avez fait partie, les intellectuels juifs sont-ils de retour sur la scène de la pensée  et de la réflexion en France ?
D.S. :
Ce n’est pas un Colloque des intellectuels juifs de langue française, c’est autre chose. Les formes d’expression des intellectuels et des juifs changent avec le temps et les circonstances. Nous espérons faire preuve de la même qualité que le colloque d’autrefois. Mais ce qui est important, c’est se transmette, de génération en génération, le sens de l’étude et de la connaissance exigeante.

A.J.: Dernière question : le mahJ sera-t-il ouvert le samedi ? Le grand rabbin de France préconise que l’entrée soit gratuite le shabbat…
D.S. :
Le musée sera ouvert le samedi à partir de septembre. Nous sommes en train de réfléchir au moyen de marquer symboliquement le fait que le samedi n’est pas un jour comme un autre dans la tradition juive. Ce sera une manière d’introduire à la culture juive.

« L’antisémitisme en France XIXe-XXIe siècle », colloque organisé les jeudi 10 et vendredi 11 mars 2016 au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, le samedi 12 mars 2016 à la Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand. L’entrée est libre sur réservation au mahJ au 01 53 01 86 48 ou par courriel : auditorium@mahj.org.

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