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29 Mai 2020 | 6, Sivan 5780 | Mise à jour le 28/05/2020 à 09h56

1er jour de Chavouot : 21h25 - 22h48

Rubrique Monde juif

Eric Marty : « “Shoah” est plus qu'un simple film »

Crédit DR

L’écrivain Eric Marty vient de publier un livre fort : “Sur Shoah de Claude Lanzmann” (éditions Manucius). L’auteur nous offre en effet une réflexion fondamentale : comprendre comment le choix des mots et des images peuvent transformer l’imaginaire collectif…

Actualité Juive: Votre premier texte s’intitule « Petite genèse philosophique du mot Shoah ». Pourquoi Claude Lanzmann a-t-il choisi de titrer ainsi son documentaire ?
Eric Marty :
Il faut enregistrer le fait que “Shoah” est plus qu'un simple film, et que son titre ne se contente pas de nommer une œuvre mais, très vite, avait nommé l'événement lui-même, devenu « la Shoah ». Or, ce fait, tout à fait exceptionnel, témoignait tout à la fois de la puissance symbolique de l'œuvre, mais aussi d'un tournant historique très profond dans la réception de l'événement historique. Par ailleurs, Lanzmann explique très bien comment il aurait bien voulu ne pas donner de titre à ce film, comment “Shoah” était aussi une façon de ne pas l'intituler. « Shoah » est un mot hébreu qui signifie « catastrophe » mais il a d'abord, aux oreilles de qui ne connaît pas l'hébreu, un effet immédiatement sonore, un « signifiant sans signifié », désignant alors parfaitement la « Chose », celle de la puissance d'anéantissement ou encore le néant. Le mot « Shoah » nomme, mais pas à la manière d'un nom commun qui, lui, nous rend disponible les choses, nous les rend familières, et les domestique. « Shoah » nomme tout en maintenant une sorte de voile opaque sur ce qu'il désigne. En ce sens, il s'oppose doublement au mot holocauste, mot d'origine grecque qui signifie
« sacrifice ». « Shoah » n'est ni grec, ni religieux. Il ne porte en lui aucune de ces images vulgaires que véhicule le mot holocauste : le consentement, le clérical, la passivité, la rédemption, le spectacle, le rite, la religiosité plus ou moins masochiste.... Il est incompréhensible que les Américains continuent à employer ce terme.

A.J.: Votre second texte « L’événement Shoah » montre très bien comment le documentaire de Claude Lanzmann a changé la manière d’appréhender la Shoah en France. Comment peut-on expliquer la puissance de ce film ?
EM :
Je crois qu'il y a eu en effet plusieurs réceptions de l'événement. Il y a eu très vite une réception métaphysique, Sartre, Heidegger, Adorno pour qui la Shoah était devenue révélatrice de la condition humaine en général... L'homme des camps représentait l'homme moderne face à sa solitude, son aliénation, sa misère, sa déréliction. Bref, une simple métaphore abstraite, une sorte d'allégorie. Simultanément, il y a eu une réception inverse, marquée par un goût douteux pour l'horreur, le pathologique, le pervers, avec les noms de Mengele, d’Auschwitz... On se penchait sur la psychologie de la victime ou celle du bourreau essentialisant les deux comme deux figures jumelles. “Shoah” a tout bouleversé en faisant de l'événement un événement qui nous est quasi contemporain. Aux images d'archives, il a substitué la parole vivante des témoins qui nous parlent, qui racontent dans une polyphonie prodigieuse les faits. Lanzmann, grand médiateur, est celui qui a eu la force d'interroger et d'écouter. Nous ne percevons plus alors seulement l'horreur, la brutalité, la violence absolue des faits, nous en endurons le sens en tant qu'il est porté par un dialogue d'êtres humains. La durée de l'œuvre – plus de neuf heures – donne au spectateur une expérience unique de se situer sans cesse comme le contemporain de ce qu'il voit et qu'il entend, c'est-à-dire de ne jamais tomber dans la mythologie d'un spectacle.

A.J.: Vous montrez également que les noms ont un rôle majeur dans “Shoah”. Pourquoi ?
EM :
Les noms ont en effet un rôle essentiel dans “Shoah”. On peut d’ailleurs rapprocher “Shoah” de la Bible pour ce qu'il en est des noms, mais une Bible d'après le désastre, d'après la catastrophe où précisément les généalogies ont été brisées par le génocide, par le démantèlement des villages, des villes, des cités juives. Dans la traversée de la terre dévastée, dans cette Pologne dépeuplée, Lanzmann ne va pas seulement à la recherche des lieux de l'événement, Treblinka, Auschwitz, Birkenau..., lieux détruits eux aussi ou même effacés par la nature qui y a repris ses droits, il va également à la recherche des noms de ceux qui ont disparu. Le Voyageur – Lanzmann – interroge les habitants polonais comme pour obtenir d'eux les noms, et quand, miraculeusement, un habitant se souvient et redit les noms des Juifs qu'il a connus, il y a là un événement de mémoire très impressionnant. C'est tout autre chose que les listes patiemment établies par les historiens pour tel ou tel mémorial qui, elles, tentent de reconstituer des états-civils ; c'est une autre façon – profondément émouvante – de rendre les noms impérissables pour reprendre la citation d'Isaïe placée en épigraphe de “Shoah”.
Les noms évoqués forment ce paradoxe d'être tous uniques tout en recélant par la judéité une marque d'appartenance.  

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