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19 Août 2019 | 18, Av 5779 | Mise à jour le 08/08/2019 à 12h19

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Analyse

Attentat d'Istanbul: l'Etat islamique confirme son pivotement stratégique

Le bilan des victimes laisse apparaître une grande variété de nationalités (Capture d'écran BFM TV).

Le mode opératoire et l'absence de revendication accréditent l'hypothèse de l'implication de l'Etat islamique. L'organisation, en difficulté en Syrie et en Irak, confirme sa volonté de déplacer le front sur le sol des ses adversaires.

C’est vers l’Etat islamique que tous les regards se tournent moins de 24 heures après l’attaque contre l’aéroport international d’Istanbul. Le dernier bilan publié par les autorités turques fait état de 41 morts et 239 blessés. Un massacre qui plonge les Turcs dans l’effroi, interroge la stratégie de ses dirigeants et va contribuer à durcir l’atmosphère déjà très tendue dans le pays.


L'absence de revendication, un bon indice 

Deux pistes ont immédiatement été évoquées, comme à chaque fois dans un pays où le climat politique et sécuritaire n’a cessé de se dégrader ces derniers mois : la première menant aux Kurdes, plus précisément au PKK ; la seconde aux djihadistes de l’EI. Mais le doute n’a pas tardé à s’effacer.

L’opération n’a certes pas encore été revendiquée, si tant est qu’elle le soit un jour. Au cours des derniers mois, et à la différence de son mode de communication sur d’autres terrains de guerre, Daech a gardé le silence après plusieurs actions dans lesquelles les services turcs désignaient son implication. Mardi nuit, le président turc Recep Tayyip Erdogan évoquait lui-même des « indices » attestant de la responsabilité de l’organisation djihadiste, une position confirmée par le premier ministre récemment désigné Binali Yildirim.

Pour Soner Cagaptay du Washington Institute, cette stratégie du silence n’a rien d’anecdotique. « C’est parce que l’Etat islamique veut créer un environnement de suspicion dans la vie politique tuque » écrit ce chercheur dans une récente note du think tank. Le groupe d’Abou Bakr Al Bagdadi s’inscrit une nouvelle fois dans les pass d’Al Qaïda en Irak (AQI), la matrice de Daech, qui avait procédé au même choix en ne revendiquant par ses attentats, dans les années suivant l’intervention américaine en Irak en 2003, afin d’altérer les relations entre sunnites et chiites. « Ensuite, l’Irak est tombé dans la guerre ». Cagaptay considère que l’objectif est identique aujourd’hui en Turquie. « En ne prenant pas la responsabilité de ces attaques en Turquie, l’EI veut faire la même chose, en engendrant des lignes de fracture sociétales, cette fois entre soutiens et opposants au président turc Recep Tayyip Erdogan, entre partisans de la gauche et de la droite, entre Turcs et Kurdes, laïcs et conservateurs ».

 

Mode opératoire: de Paris à Bruxelles

Le mode opératoire choisi par les kamikazes accrédite également l’option djihadiste. Trois hommes, dont l’identité n’a pas encore été révélée, avaient pris place mardi soir à l’intérieur de l’aéroport. Selon plusieurs témoignages, deux se seraient positionnés dans le hall des arrivées tandis que le troisième attendait dans celui des départs, toujours dans le même terminal. Un peu avant 22 heures (21h à Paris), des coups de feu retentissent. Des passagers et des policiers sont attaqués aux fusils-mitrailleurs. Les terroristes actionneront ensuite leur ceinture explosive. La combinaison fusillade-attentat suicide reproduit le modèle aperçu à Paris, en novembre 2015, lors de la prise d’otages du Bataclan. Il a pour nom en arabe « inghimasi » que le spécialiste des mouvements djihadistes nous avait présenté ainsi à l’époque. « Il s’applique à celui qui combat les armes à la main avec une ceinture explosive autour de son corps actionnée seulement lorsqu’il n’aura plus de munitions ou qu’il se sentira piégé ». La ressemblance avec ce qui s’est passé hier à Istanbul est troublante.

Le parallèle avec Bruxelles, ciblé en mars, est également à souligner. Après Zaventem, l’attaque d’Istanbul, dans un site pourtant particulièrement surveillé, démontre la volonté djihadiste de s’en prendre aux moyens de transports collectifs et donc de tuer de manière indifférenciée. « L’action rapide pour contrer la menace à Istanbul semble avoir atténué les pertes humaines, la police ayant rapidement ouvert le feu contre les assaillants » note néanmoins le Soufan Group.

 

Des cibles de plus en plus larges

Frapper un aéroport, symbole de l’ouverture au monde et source de revenus touristiques, est également éminemment symbolique, deux ans jour pour jour après la proclamation du "califat islamique". Les conséquences pour l’économie turque seront lourdes, alors que M. Erdogan espérait pouvoir relancer l’activité touristique dans le pays, après avoir engagé un processus de normalisation de ses relations avec Israël et présenté ses excuses à Vladimir Poutine, qui avait décidé de sanctions massives pour punir les Turcs d’avoir abattu un avion russe SU-24 en novembre. La vigilance accrue à la frontière turco-syrienne et le renforcement de la surveillance des activités djihadistes dans le pays ont placé la Turquie dans la ligne de mire de Daech. Le média de l'EI Dabiq a consacré de nombreux articles virulents à Erdogan depuis l'an dernier, après que le leader turc ait revu sa position peu sourcilleuse jusqu'ici à l'égard de l'organisation djihadiste. 

Le bilan des victimes laisse enfin apparaître une grande variété de nationalités, à côté des ressortissants turcs : 5 saoudiens, dont une femme d’origine palestinienne, 2 irakiens,  1 tunisien, 1 jordanien, 1 ouzbek, un iranien, ainsi qu’un ukrainien et un chinois. Pas étonnant au regard de la ville frappée – la cosmopolite Istanbul et son aéroport, « hub » majeur reliant l’Occident à l’Orient. Pour Romain Caillet, cette frappe pourrait marquer un tournant dans la sélection des cibles par le mouvement. « Viser l’un des principaux aéroports du monde musulmans, très fréquenté par des populations sunnites serait un changement tactique pour l’EI » estimait-il mardi soir sur Twitter.

En grande difficulté en Irak en Syrie, comme l'a confirmé le week-end dernier la perte de Fallouja, l'Etat islamique oeuvre à déplacer le front sur le sol de ses ennemis. Le mouvement effectue ainsi un nouveau pivotement stratégique. "L'EI a évolué d'un groupe terroriste clandestin à une insurrection [puis] à un proto-Etat. Maintenant, il retourne dans la clandestinité" conclut Ali Soufan. 

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