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28 Novembre 2021 | 24, Kislev 5782 | Mise à jour le 04/08/2020 à 22h39

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Comment la Turquie a surpris les Américains en Syrie

L’embarras prédomine à Washington (Crédit DR).

Les forces turques ont lancé le 24 août une incursion terrestre au nord de la Syrie susceptible de modifier la donne stratégique.

En quoi consiste l’opération « Bouclier de l’Euphrate » ?
Une nouvelle fois, Recep Tayyip Erdogan a pris tout son monde de court. On le pensait focalisé sur la scène intérieure, ambitionnant de la « purger »  de ses adversaires politiques au sein de l’armée et des administrations, après le coup d’Etat avorté du 15 juillet ? Le président turc a pris la tangente. Le 24 août, les forces spéciales turques, assistées par des groupes rebelles syriens au sol et des F-16 américains, prenaient le contrôle de la ville de Jarablus (nord de la Syrie) des mains de l’Etat islamique. « La fermeture de la brèche de Djarabulus est depuis longtemps une priorité absolue de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis contre l’Etat islamique » observe Aron Lund, chercheur à la Fondation  Carnegie.
Mais si la prise de ce « centre névralgique pour le flux de combattants étrangers » de Daech, selon le porte-parole du Pentagone, Peter Cook, marque une nouvelle défaite pour les djihadistes, après la perte de Manbij, à la mi-août, elle n’équivalait pas à un terminus pour les tanks Leopard de l’armée turque. Cap a été rapidement mis sur le sud de la ville où des combats intenses opposent depuis plusieurs jours l’armée turque aux combattants des YPG, la milice du parti kurde de l’union démocratique (PYD).

Quels sont les objectifs de l’opération ?
Ils sont doubles. L’offensive éclair vise à sanctuariser la zone frontalière turco-syrienne de la présence de l’Etat islamique et des Kurdes, qu’Erdogan n’hésite pas à présenter comme les deux faces d’une même pièce. « Enlevez vos masques, nous savons que les visages qui sont derrière sont les mêmes » a menacé le chef d’Etat, le 28 août, à Gaziantep. La ville avait été le théâtre, le 20 août, d’un attentat contre une cérémonie de mariage kurde, attribué à l’EI (55 morts).
« Jarablus se trouve dans cette zone de Daech prise en tenaille entre les deux régions kurdes d’Afrin et de Kobané. Les Kurdes continuent d’avancer face à Daech et souhaitent faire se rejoindre ces deux régions » explique le géopolitologue Gérard Chaliand, au FigaroVox. « Pour Erdogan, un territoire d’un seul tenant entre les mains des Kurdes de Syrie est une chose absolument non négociable, car ceci signifierait qu’il n’y aurait plus la possibilité d’un passage direct entre la Turquie et la Syrie ».
La volonté d’Erdogan de détruire en Turquie le Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, et ses alliés dans la région, prime d’ailleurs sur le combat contre l’EI avec lequel l’Etat turque a été très accommodant dans les premières années de la guerre syrienne. La progression turque dans plusieurs régions du nord de la Syrie contrôlées par les Kurdes ne se fait pas sans heurts. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, les raids aériens menés dimanche auraient causé la mort de 40 victimes civiles syriennes.

Qu’en pensent les Américains ?
L’embarras prédomine à Washington. Dans un premier temps, les Américains ont fait bloc derrière un allié passablement agacé par la tiédeur de l’administration Obama lors du coup d’Etat. Le voyage de Joe Biden à Ankara, le 24 août, le jour même du déclenchement de « Bouclier de l’Euphrate » devait permettre de donner quelques gages à M. Erdogan, qui n’a toujours pas digéré le refus américain d’extrader vers la Turquie l’imam Fetullah Güllen, ennemi numéro un du pouvoir. « Nous voulons aider les Turcs à débarrasser la frontière de l’EI » a promis le vice-président américain. La présence de F-16 américains en appui des forces turques à Jarablus laissait esquisser une éclaircie.
Le tableau est pourtant trompeur. Mardi, le Wall Street narrait les coulisses nettement moins roses de cette coopération américano-turque. Selon le quotidien américain, devant les tergiversations de la Maison-Blanche qui exigeait des précisions concernant la protection des forces spéciales américaines à Jarablus, Ankara a accéléré le tempo et mis en branle l’offensive unilatéralement le 24 août. La manœuvre turque trouverait notamment son origine dans le refus – initial – des Kurdes de  quitter Manbij et de se retirer à l’Est de l’Euphrate, en dépit des promesses américaines.
Le commandement central américain au Moyen-Orient (CENTCOM) tenta alors de sauver les apparences en apportant un appui aérien limité à l’aide de drones. Insuffisant pour dissiper une brouille qui allait se creuser avec la poussée turque vers les villages repris par les Kurdes. Des affrontements d’autant plus « inacceptables » pour l’administration démocrate qu’elles relèguent au second plan la lutte contre Daech. Vue d’Ankara néanmoins, chaque conquête dessine les contours d’une « zone de sécurité » pro-turque au nord de la Syrie, une revendication rejetée jusqu’ici par Washington désormais mise devant le fait accompli.
Mardi soir, le CENTCOM annonçait une trêve entre les deux parties ; un démenti turc a suivi aujourd'hui. Barack Obama et Erdogan devraient se rencontrer dimanche prochain en Chine, en marge du G20. Pour quels résultats ? « L’intensification des combats entre groupes rebelles, soutenus à la fois par la Turquie et les Etats-Unis, et unités rebelles kurdes syriennes, aidées par les Etats-Unis, a exposé la conséquence inévitable de politiques américaines centrées sur le combat contre l’Etat islamique par l’intermédiaire de groupes ayant des priorités et des cibles propres et divergentes » analyse une note du Soufan Group, basé à Londres. Vladimir Poutine, hôte de Recep Erdogan en août à Moscou, et Bachar El Assad, qui a frappé pour la première fois les Kurdes à Hassaké cet été, peuvent se frotter les mains. 

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