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29 Janvier 2020 | 3, Shevat 5780 | Mise à jour le 28/01/2020 à 12h08

Rubrique Israël

LONG FORMAT

Shimon Peres, l’homme d'Etat qui voulait être aimé

Shimon Peres (au centre) entre David Ben Gourion (à gauche), Teddy Kolleck (à droite ) et Moshé Dayan (au centre, au second plan) en 1958 (Flash 90).

L'ancien président de l'Etat d'Israël, décédé mercredi 28 septembre, a été un acteur et un témoin de premier plan des évolutions de l'Etat d'Israël.

« Optimistes et pessimistes meurent de la même manière, mais ils vivent différemment. Je préfère vivre comme un optimiste ». Ainsi répliquait Shimon Peres, de sa voix grave et posée, à ceux qui s’étonnaient, avec plus ou moins d’empathie, de sa foi. Foi en l’avenir, foi en l’homme, foi dans le destin d’Israël. Sa vie fut donc une ode à l’espoir et on veut croire que son dernier souffle n’ait pas éteint son dessein. A l’évidence, il en fallait une certaine dose pour croire qu’il partirait, à 93 ans, célébré par tout un peuple comme l’un des pères de la nation israélienne. Sa carrière politique ressembla si souvent à un radeau flottant, au gré du vent, des cimes (prix Nobel de la paix, président de l’Etat) aux marécages (défaites aux législatives, échec des accords d’Oslo, mise à l’écart au sein du parti travailliste).

Pendant longtemps, une éternité sûrement, Peres fut le « Monsieur perdant » de la vie politique israélienne. « Je suis maudit » lâcha-t-il en 1996, un soir de défaite électoral face à l’outsider d’alors, Benyamin Netanyahou.  Si Shimon s’était appelé Simon et avait battu la campagne à San Francisco plutôt qu’à Tel-Aviv, nul doute que sa carrière aurait pris fin au siècle dernier. Peut-être dès la fin des années 1970, après la victoire du Likoud de Menahem Begin aux législatives de  1977, l’historique maape’ha. A moins que ce ne soit en 1981, autre soir de défaite face à la droite. Comme en 1996.

 

« Oleh éternel »

Mais Szymon Persky, le natif de Vichneva dans la Pologne des années 1920 n’était pas fait de ce bois là. Lui le non-sabra, « l’éternel  oleh », selon l’expression ce matin d’un chroniqueur du Haaretz, arrivé en Palestine mandataire à l’âge de 11 ans, en 1934 dans le proto-Etat sioniste, avait pour lui la conscience que rien ne lui serait jamais acquis. Ce fut sa force, sa faiblesse aussi parfois lorsque le désamour des Israéliens se faisait trop fort. Shimon Peres n’avait pas la stature de David Ben Gourion, le charisme de Moshé Dayan, la fougue d’un Arik Sharon. Cela ne l’empêcha pas de bâtir, un programme de défense nucléaire au mitan du XXe siècle, un plan de paix plus tard. Il chuta souvent, se releva toujours. Sept fois par terre, mille fois debout. Peres ou la résilience en politique. Peres ou l’échec sublimé. Le phénix argenté.

« Shimon Peres était Israël aux yeux du monde » a commenté, sur Facebook, François Hollande. Son histoire a, il, est vrai, souvent croisé les chemins de la grande Histoire, celle qui a vu renaître la nation juive sur la terre de ses ancêtres.  De ce peuple, il incarna parfois les aspirations.  Ce fut le temps de la paix en 1993 avec son partenaire et rival Yitshak Rabin. « Les gens ont le droit de rêver comme ils ont le droit de manger et de boire » écrira-t-il plus tard. Les nuages ont assombri depuis le rêve.

Dans les années 2000, Peres ne ménagea pas sa peine pour encourager l’inventivité technologique des jeunes pousses israéliennes. Il ne pouvait pas en être autrement.  Combien de fois n’a-t-on pas écrit que le secret de la « start up nation » résidait dans sa valorisation des déboires, tremplin vers des succès à venir ? Shimon Peres ou l’éternel start up de la politique israélienne.

 

L’alchimiste

Premier ministre après avoir occupé la plupart des postes régaliens, de la Défense aux Affaires étrangères, chef d’Etat, quarante-sept années passées à la Knesset, cela vous pose un homme. Les courbes de sa carrière ne furent pas toujours linéaires. D’aucuns y ont vu un paradoxe, une ambigüité. D’autres souligneront la logique d’ensemble de l’action. Ministre émérite de la Défense ayant largement contribué à la supériorité militaire de Tsahal lors des premières guerres d’Israël, le jeune homme fut un soldat modeste. Homme lige de Ben Gourion qui lui accordait sa confiance malgré son jeune âge, il assura à l’Etat hébreu la détention de l’arme nucléaire, condition essentielle pour sanctuariser le territoire de la jeune puissance proche-orientale. Cela ne l’empêcha d’être l’un des plus fervents adversaires du bombardement du programme nucléaire iranien, à la fin des années 2000, défendu par Benyamin Netanyahou, avant d’être abandonné. Le leader promouvant le slogan « paix contre territoire » devant Yasser Arafat fut jadis favorable, comme nombre de responsables socialistes, en particulier son rival d’un jour, Ygal Allon,  au développement des implantations dans les territoires conquis en 1967. L’homme humilié en 2000 par les députés qui lui préférèrent le quasi inconnu Moshé Katzav pour la présidence de l’Etat redorera brillamment, à partir de 2007, une fonction que ce dernier avait bafouée par son comportement immoral.

Lui l’éternel favori vaincu dans la « daka tishim », sur le fil, à la surprise générale mais sans que la cruauté du destin ne suscite en retour l’empathie de l’opinion publique. Les dernières années de sa vie, les « plus belles » selon l’ancien député socialiste Daniel Bensimon, soigneront les plaies comme les vagues effacent les pas creusés dans le sable de Tel-Aviv.

 

Tragique

Il y avait une part de tragique dans la vie de ce combattant d’Israël. Les sacres éventés, les morsures politiques de ses adversaires bien sûr, la confrontation à la mort des soldats sur le champ de bataille dans toutes ces guerres auxquelles il participa pour la plupart de près ou de loin, plus souvent de près que de loin. Cette vie publique était dévorante, dans des proportions que le commun des mortels n’imagine pas toujours. Dans une émouvante interview accordée en 2010 au quotidien Yediot Aharonot, Shimon Peres avait confié le drame familial qu’avait causé son élection,  la seule victoire pure et parfaite de sa carrière, en 2007. Son épouse Sonia s’était opposée à ce dernier tour de piste et l’avait mis devant un choix cornélien : ca sera elle ou le pouvoir, le foyer ou l’intérêt général. Shimon rejoignit la résidence présidentielle à Jérusalem ; Sonia laissa ses valises dans l’appartement familial à Tel-Aviv. Apogée publique, déclin privée. Le blanc, le noir.  L’histoire d’une vie, à front renversé. « Elle fut l’amour de ma vie et demeure l’amour de ma vie » déclama l’époux en 2010. Sonia mourra un an plus tard, dans son lit, pendant son sommeil, seule. La politique est une princesse exclusive.

Ben Gourion, Dayan, Begin, Rabin, Sharon. Peres. Le temps des pères fondateurs s’installe définitivement dans les livres d’Histoire, laissant une œuvre immense et une tâche infinie pour leurs successeurs. La voix du Nassi Peres n’accompagnera pas la prochaine guerre d’Israël, ne s’enthousiasmera plus devant le génie des développeurs israéliens, ne défendra plus la paix ici et ailleurs. « Ne vous inquiétez pas. Je n’oublierai pas de mourir » lançait parfois le Prix Nobel de la paix. Une dernière fois, Shimon Peres a eu raison.

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