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16 Juin 2019 | 13, Sivan 5779 | Mise à jour le 13/06/2019 à 16h38

Rubrique Culture/Télé

Les visages de Léon Askenazi

Crédit photo : DR

Le renouveau de la pensée juive de langue française s’est inscrit dans une chaîne d’expériences ininterrompues initiées sous l’Occupation. Davantage qu’aucun autre de ses pairs, le philosophe et pédagogue Léon Askenazi (21 juin 1922, Oran - 21 octobre 1996, Jérusalem) accompagna par ses enseignements cette renaissance inédite.

La parole de Léon Askenazi s’exprima au sein des deux expériences qui s’étaient développées en France dans les années de reconstruction sous le nom d’École de pensée juive de Paris : l’École d’Orsay et le Colloque des intellectuels juifs de langue française, des lieux de rencontre entre le monde juif et la pensée occidentale, non dans une volonté de rénovation du judaïsme, mais dans un véritable débat cherchant à enrichir les deux parties. 

 Surnommé Manitou dès son entrée dans le scoutisme juif parmi les Éclaireuses et Éclaireurs Israélites de France en raison de son charisme et de son habileté — un jeune homme de 17 ans qui « manie tout » — il fut Léon Askenazi pour les intellectuels juifs de France et rav Yehouda pour ses disciples après son alyah réalisée à la suite de la guerre des Six Jours. De façon exemplaire, cet enseignant charismatique forma plusieurs générations d’étudiants en France, puis en Israël, selon la mission qu’il s’était assignée à la Libération : « Ce qui nous reste, à nous, c’est la Torah que Moïse nous a donnée, c’est l’héritage de la maison de Jacob, mais c’est l’héritage de la maison de Jacob en tant que c’est une Torah qu’il nous faut vivre dans le monde actuel ».

La particularité de son enseignement reposait sur un contenu oral dispensé dans le cadre de cours, conférences et séminaires. Maître en la matière, il aimait répéter des petites phrases comme « Le peuple juif n’est pas le peuple du Livre, mais de la parole » ou « Les bibliothèques sont pleines de livres que plus personne ne lit ».

Son apport à la réflexion juive de langue française contemporaine demeure incontestable. Son parcours le justifie, celui d’un professeur de philosophie dont les études s’interrompirent en 1942 à l’université d’Alger, en raison du numerus clausus imposé aux Juifs par le gouvernement de Vichy, pour reprendre à la Libération à Paris. Le jeune homme fut licencié en philosophie et diplômé de l’École d’ethnologie et d’anthropologie du Musée de l’Homme en 1949. Engagé aux Éclaireuses et Éclaireurs israélites dès 1939, il se révéla très tôt un pédagogue hors pair à Oran, à Alger puis en France à l’école d’Orsay.


La diffusion de son message se fait par ses disciples francophones

En ces années de mutation du judaïsme français, Léon Askenazi, séfarade héritier de la culture occidentale qu’il avait eu l’occasion d’assimiler, incarnait une réconciliation, entre les univers orientaux d’où il était originaire et ashkénazes qu’il rejoignait.

 En s’installant à Jérusalem, à la suite de la guerre des Six Jours, en 1968, celui qu’on appelait désormais rav Yehouda Askenazi devint l’un des plus importants porte-parole du sionisme religieux francophone, justifié par la direction d’un réseau d’enseignement du judaïsme comme l’Académie talmudique séfarade de la Metivta, l’Institut d’études juives et israéliennes de Mayanot, les centres francophones Yaïr. Renommé en France et auprès du public francophone israélien, il demeura en revanche méconnu, voire ignoré, dans les milieux universitaires, ce qu’il vécut comme une blessure jusqu’à son décès à Jérusalem le 21 octobre 1996.

 Avec la disparition d’un des derniers maîtres de l’École de pensée juive de Paris, la scène intellectuelle juive de langue française était désormais orpheline de ses guides et la génération d’après désorientée. La diffusion de son message se fait aujourd’hui essentiellement par ses nombreux disciples francophones en Israël sans qu’aucune grande voix n’ait pu réussir à le remplacer. 

Pour aller plus loin : Sandrine Szwarc, « Léon Askenazi : La transmission orale de l’humanité d’Israël », Perspectives –Revue de l’université hébraïque de Jérusalem, octobre 2016.

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