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21 Octobre 2021 | 15, Heshvan 5782 | Mise à jour le 04/08/2020 à 22h39

Rubrique Israël

Daniel Sibony : « Le déni remplace la réalité »

Crédit DR

Le psychanaliste et écrivain Daniel Sibon explore dans « Un certain ''vivre-ensemble'', musulmans et juifs dans le monde arabe », ce que fut le sort des juifs dans les pays arabes.

Actualité Juive: Le mot « déni » revient à de nombreuses reprises dans votre livre à propos des relations entre juifs et musulmans. Qui est dans le déni et pourquoi ?
Daniel Sibony :
Le déni c’est l’acte de nier un fait quand il peut perturber l’image qu’on veut avoir de soi. Beaucoup de juifs originaires des pays arabes ne souhaitent pas évoquer les maltraitances subies. Et les musulmans ne veulent pas que cette vie des juifs dans le monde arabe rappelle que l'islam, quand il a la souveraineté, ne tolère jamais d'égal à égal des minorités, qu'elles soient juives ou chrétiennes. Nombreux sont ceux qui aimeraient croire que l'islam n'est que tolérance ; ils butent sur le mur des réalités ; mais le déni vient remplacer le mur de la réalité.

A.J.: Qu'est-ce que la dhimma ?
D.S. :
Il s'agit d'être protégé en échange d'un impôt. De qui protégeait-on les juifs ? De la foule. Mais si les juifs sont bien protégés, la foule n’aime pas les voir marcher la tête haute, alors qu’ils doivent « se faire petits » (dit le Coran). Le souverain en profite pour faire du racket. Ce statut n'a été aboli qu'avec l'arrivée des Européens au XXe siècle. Il a connu des nuances selon l’époque et les pays, mais il révèle une étonnante constance.

A.J.: Vous dites dans votre livre, citations à l'appui, que la vindicte antijuive qu'on trouve souvent dans le monde musulman a sa source dans le Coran.
D.S. :
En fait, la dynamique du Coran, c'est d'absorber la Bible. Toutes les parties pacifiques du Coran viennent de là. L'enjeu pour le Coran est d'englober le message biblique et de le retourner contre ses représentants qui ne veulent pas s'islamiser. Or les « gens du Livre » n'ont pas voulu s'islamiser car la nouvelle religion ne leur apportait rien de neuf par rapport à ce qu’ils avaient. Ce à quoi l'islam répond : ce que cette nouvelle religion vous apporte de nouveau c'est Mahomet, qui vient sceller et confirmer la prophétie. Mais les gens du Livre n'ont pas ressenti le besoin d'un sceau, leurs prophètes les ont déjà largement engueulés pour leur inconduite. Il y a donc une tension entre ceux qui veulent créer une nouvelle entité et ceux qui avaient accès au texte et refusaient de rejoindre cette nouvelle entité. Le Coran a voulu manger la Bible et recracher les noyaux juifs, mais la Bible a continué d'avoir sa dynamique propre, juive et chrétienne.

A.J.: La vindicte antijuive tient-elle une place importante dans le Coran ?
D.S. :
Oui, et pas seulement dans les versets « médinois » agressifs. Même les versets « mecquois » pacifiques qui rappellent le message biblique le font contre ceux qui l'auraient trahi, c'est-à-dire les juifs. Et pour le Coran les juifs ont forcément trahi le message biblique puisqu'ils refusent son ultime signature qu’est Mahomet. « Islam » veut dire paix ; l'islam a « pacifié » des territoires importants par l'islamisation. Ce problème délicat se conserve en raison du déni qui l'entoure.

A.J.: Pourquoi 900 000 juifs ont-ils quitté si rapidement les pays arabes où ils vivaient parfois depuis deux millénaires ?
D.S. :
Plusieurs facteurs ont joué. Au XXe siècle, il y a eu après la Shoah un rebond voire un essor du peuple juif, stimulé par la création de l’État hébreu et une réelle ouverture à l'occident. Cette nouvelle situation a rendu très difficile – pour eux et pour les musulmans - que les juifs restent dans un pays où ils étaient dominés de façon presque naturelle. Et comment des gens a priori méprisables peuvent-ils réussir des choses en Israël ou ailleurs ?

A.J.: Quel regard portez-vous sur la journée nationale de commémoration de l'expulsion des juifs des pays arabes organisée en Israël ?
D.S. :
Cette commémoration est une bonne chose quoiqu’elle soit très tardive. L’État d'Israël a raté pendant des dizaines d'années l'occasion de faire fructifier les juifs des pays arabes ; l'establishment israélien a été souvent méprisant envers eux : ce mépris banal des gens installés et qualifiés pour ceux qui ne l’étaient pas fera lui aussi l’objet d’un déni. Ainsi va la vie.

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