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22 Octobre 2017 | 2, Heshvan 5778 | Mise à jour le 18/10/2017 à 16h53

Rubrique France/Politique

Interview

Gilles Kepel : « La stratégie de l’islamophobie du CCIF se fonde sur une analyse de l’antisémitisme »

"Avec l'affaire du burkini, la France victime est devenue d’un coup la France bourreau" (F. Mantovani-Gallimard).

Dans "La Fracture" (Gallimard-France Culture, 19 euros), l’universitaire retrace le fil d’« une année terrible », marquée par le djihad au Moyen-Orient et ses ricochets en Europe. Une analyse fine et savante dont il veut faire « un élément du débat public ».

Actualité Juive: Un marché de Noël a été frappé lundi soir à Berlin, causant douze morts et une cinquantaine de blessés. Quel parallèle dresser avec l’attentat de Nice, l’été dernier ?
Gilles Kepel :
A Nice comme à Berlin, on a visé deux symboles. D’un côté, la fête nationale française, symbole de l’impiété et de la victoire des Lumières sur la superstition – le wahhabisme naît en même temps que la révolution de 1789 –  et la promenade des Anglais, symbole hédoniste. De l’autre, la fête chrétienne de Noël visée dans sa dimension festive et païenne de la trêve des confiseurs. Le parallélisme est très fort en effet entre ces deux événements, avec en outre l’usage d’un camion énorme fonçant sur la foule. Dans un contexte marqué par la chute d’Alep, l’assassinat par un policier turc de l’ambassadeur russe à Ankara, la razzia des djihadistes sur Palmyre, alors que Rakka, en Syrie, et Mossoul, en Irak, ne sont pas encore tombés, tout cela se conjugue pour vouloir donner le sentiment que Daech n’est pas mort. A ce stade [mardi après-midi, NDLR], l’attentat n’est pas encore revendiqué. Mais c’est à l’Etat islamique que le crime profite. Et cela renforce la fracture sur le sol allemand.

A.J.: A rebours de la thèse du « loup solitaire », votre livre recompose les pièces du puzzle du djihadisme français. Pourquoi cette thèse a-t-elle été aussi séduisante dans l’opinion publique ?
G. K. :
C’est parce qu’elle permet de justifier l’ignorance. Quand on parle de « loup solitaire », on veut dire qu’on ne sait pas d’où cela vient. On retient notamment comme causalité une faille psychique du terroriste. C’est également la raison pour laquelle les thèses d’Olivier Roy ont beaucoup de succès chez un certain nombre de journalistes qui, ne connaissant pas l’arabe, le contexte, ne pouvant pas lire les textes d’idéologie du salafisme, s’entendent dire par celui-ci que ces connaissances sont inutiles. Déjà en 2012, on qualifiait Mohammed Merah de loup solitaire. On sait pourtant aujourd’hui qu’il a été socialisé dans la communauté salafiste d’Artigat dans l’Ariège par où sont passés les frères Fabien et Jean-Michel Clain ou Thomas Barnouin, responsables du départ de dizaines de personnes vers la Syrie. A la différence du djihadisme de deuxième génération, pyramidal, où Ben Laden payait les billets d’avion et les cours de pilotage des terroristes du 11 septembre, le djihadisme de 3e génération, avec sa dimension réticulaire, met en effet en lien, via le réseau Telegram notamment, des individus comme Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean, les tueurs du père Jacques Hamel de Saint-Etienne-du-Rouvray, en juillet dernier. Mais pour comprendre ces phénomènes, encore faut-il lire les textes…

A.J.: En ciblant et médiatisant les frappes contre l’Etat islamique en Syrie et en Irak, les autorités françaises ont-elles privilégié la posture militaire à la réaction sociale et sécuritaire en France ?
G. K. :
Le vocabulaire du combat contre le djihadisme a été inscrit par François Hollande dans une dimension militaire : « Nous sommes en guerre » a déclaré le président de la République devant le Congrès, le 17 novembre 2015. La France est en guerre en Syrie et en Irak effectivement, mais cela serait une erreur de considérer qu’elle l’est sur son propre territoire. Il faudrait dire pour cela que nous avons en face de nous une armée, des généraux et un groupe mobilisé. Or ce n’est pas le cas. La plupart des musulmans en France déteste Daech. Il est aussi très significatif que les premières personnes ciblées par le djihadiste français Rachid Kassem, dans son document « Attaques ciblées », publié en août sur Internet, soient des « apostats ». Pour l’Etat islamique, l’objectif est la conquête du pouvoir sur la communauté. Or celle-ci est rendue difficile parce que plus les attaques sont à large spectre, plus les jeunes musulmans qu’il voudrait cibler pour en faire des soldats du califat en sont les victimes.

« Un enjeu électoral considérable »


A.J.: Vous revenez dans La fracture sur les stratégies concurrentielles de plusieurs acteurs pour le contrôle des musulmans de France.
G. K. :
Les salafistes s’efforcent de recoder le mécontentement social en catégories religieuses, les djihadistes traduisent cela dans le passage à l’acte en Syrie. Quant aux Frères musulmans, et au Collectif contre l’islamophobie (CCIF) qui en est l’émanation, ils essaient de récupérer le sentiment d’inquiétude des musulmans en France, qui n’en peuvent plus d’être soupçonnés, et tentent de renverser la charge de la preuve. C’est le sens de l’affaire du burkini l’été dernier. La France victime est devenue d’un coup la France bourreau. Cette affaire a permis d’avancer que la société française était islamophobe et qu’il fallait organiser les musulmans afin que l’on puisse donner le label « islamophobe » ou « moins islamophobe » aux candidats lors des élections législatives de 2017. Cela est d’ailleurs construit sur une représentation, en partie fantasmatique, du vote juif et de l’idée que le « lobby juif » pousse tel ou tel politique. Dans des banlieues populaires comme Sarcelles ou Villeurbanne, certains candidats font une cour particulièrement assidue aux populations juives originaires d’Afrique du Nord. Leurs opposants en viennent dès lors à courtiser une autre communauté religieuse… Il faut bien voir que la stratégie de l’islamophobie se fonde sur une analyse de l’antisémitisme. L’antisémitisme interdisant, avec succès selon eux, toute critique des juifs et d’Israël, les partisans du CCIF en viennent à considérer qu’il faut en faire de même avec l’islamophobie.

A.J.: Quelle lecture faites-vous de la sortie de Manuel Valls, la semaine dernière, contre les turpitudes des « islamo-gauchistes » ?
G. K. :
La question du rapport avec les populations musulmanes est, pour la gauche, un enjeu électoral considérable. En 2012, François Hollande gagnait les élections, entre autres choses, grâce à une mobilisation inouïe des électeurs français se définissant comme « musulmans ». Non pas qu’il y ait un vote musulman au sens propre, les gens ne se déterminant pas pour des raisons confessionnelles : c’est une population globalement défavorisée qui a voté massivement pour le candidat socialiste et contre Nicolas Sarkozy. M. Hollande a gagné avec 1,3 million de votes de plus que son adversaire, avec une bascule à 650 000 votes. Autrement dit, sans cette mobilisation, il ne serait pas passé. Cette population a été perdue électoralement par la gauche, dans sa dimension massive, à l’occasion du Mariage pour tous. Un certain nombre d’imams ont appelé en chaire à sanctionner les « socialistes corrupteurs sur la terre » qui avaient permis le mariage homosexuel. Des manifestations conjointes ont réuni, à cette époque, associations islamiques et groupes traditionalistes catholiques. Dès lors, pour Manuel Valls et les autres candidats de la primaire de la gauche, mobiliser cette population est un enjeu, selon différents critères.

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