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30 Mai 2017 | 5, Sivan 5777 | Mise à jour le 29/05/2017 à 15h58

Chabbat Nasso : 21h28 - 22h52

Rubrique France/Politique

Pascal Bruckner : « L’islamophobie, un mot-bouclier »

(Crédit : Steve Nadjar)

Rencontre avec l’auteur d’« Un racisme imaginaire. Islamophobie et culpabilité » (Grasset, 272 p., 19 euros), un essai éclairant qui retrace la manipulation historique, idéologique et linguistique que recouvre l’usage du concept d’ « islamophobie ».

Actualité Juive : Vous regrettez dans le livre une tendance  à la pathologisation de toute critique du Coran. Comment en est-on arrivé là ? 

Pascal Bruckner : On peut dater le grand tournant dans les années 1980. Un vieux mot qui existait dans le vocabulaire colonial, l’islamophobie – avec son pendant, l’islamophilie -, a été réutilisé par des théoriciens britanniques au moment de l’affaire Rushdie, pour devenir une arme extraordinaire pour contrer toutes les critiques contre l’islam dominant. C’est un mot-bouclier. Il est construit sur le même terme que « xénophobie » ou « homophobie » et permet de racialiser toutes les dénonciations que l’on peut émettre contre l’islam : on accuse alors son adversaire de stigmatiser les musulmans en général. Il s’agit d’un amalgame entre la persécution des croyants et la réfutation des croyances. 


A.J.: Pourquoi la cristallisation s’opère-t-elle autour de la religion ? 

P. B. : Parce que depuis 1979, la religion est revenue au centre du débat. On a commencé à voir s’exprimer une volonté de revendication et de revanche sur l’humiliation historique subie par l’islam pendant plusieurs siècles, notamment du fait de la colonisation. L’islam est devenu une identité, une supra-nationalité. Des hommes ne se disent plus « tunisien » ou « marocain » ; ils se présentent désormais comme « musulman ». C’est devenu une sorte d’internationale du Coran qui se reconnaît par-delà les frontières et les langues. Par cette opération,  l’islam s’est transformé en race. 


A.J.: Les pages que vous consacrez à la thèse d’une « culpabilité des victimes » et d’une « innocence des bourreaux » rappellent votre fameux  essai, publié en 1983, « Le sanglot de l’homme blanc » (Seuil). Qu’est-ce qui a changé en France et en Occident en un peu plus de trente ans ? 

P. B. : C’est un livre assez prémonitoire en effet. Le tiers-monde n’est plus une espérance. A l’époque, le dictateur cambodgien Pol-Pot était, pour quelqu’un comme le philosophe Alain Badiou, l’exemple à suivre pour lutter contre l’impérialisme. Tout cela s’est effondré. Mais l’ayatollah Khomeyni a ouvert une ère nouvelle en 1979 en faisant de l’islam radical un prolétariat de substitution. Pour toute une gauche en perte de vitesse, dépossédée de l’URSS, de la Chine, de l’Afrique socialiste, ces masses qui défilent en criant « Allah Akbar », c’est un peu la prise du Palais d’Hiver mais transporté en Orient. L’islam radical est vu comme une aubaine extraordinaire offerte à la révolution mondiale. Mais c’est une aubaine qui se trompe d’objet : au lieu d’attaquer les mécréants et de revenir au VIIe siècle de notre ère, les musulmans radicaux feraient mieux, pensent-ils, de réorienter leur combat contre la véritable obscénité : le capitalisme et la bourgeoisie impériale. 


A.J.: « L’antiracisme, pareil à l’humanitaire est un marché en pleine expansion où chaque groupe, pour exister, doit exciper d’une blessure qui le singularise » écrivez-vous. Et la souffrance juive fait figure en la matière  de mètre-étalon. 

P. B. : L’antiracisme s’est développé à partir de 1945. Or les Juifs sont à la fois le modèle et l’obstacle pour les militants anti-islamophobie. Le modèle d’abord, parce qu’on cherche à se structurer comme des associations juives tel le CRIF. L’obstacle ensuite, parce qu’on estime qu’une souffrance doit, à un certain moment, chasser l’autre. Le mot islamophobie est construit pour s’assimiler à l’antisémitisme - le musulman de 2017 serait le Juif des années 1930 – avant d’expulser le Juif de cette place à laquelle il n’a plus droit. C’est ce qu’on peut lire chez l’historien Enzo Traverso qui théorise très bien, malheureusement, la transition « du shtetl à Israël », du « Juif victime » au « Juif bourreau ». Le Juif a « blanchi ». Blanchir, c’est se maudire, c’est devenir un salaud. On s’emploie à tracer un principe d’égalité entre Juif et musulman avant de basculer le premier dans l’enfer de l’oppression et de la domination. 


A.J.: Jalousés par ces milieux pour la Shoah, les Juifs sont dans le même temps méprisés, « racialisés », pour la reconquête de leur souveraineté politique en Israël. Peut-on parler d’un racisme islamo-gauchiste ?

P. B. : Un jour, une présentatrice de la chaîne LCI m’a demandé si, en parallèle de la critique de l’islam, on avait le droit de critiquer Israël. Cela n’a pourtant rien à voir. Je lui parlais d’une religion, elle m’interpellait sur un Etat. Ce sont deux ordres différents : d’un côté, une foi, de l’autre, une réalité historique à laquelle on peut adhérer ou non. 

On a parfaitement le droit de critiquer la politique d’Israël. Mais la vieille question antisémite de l’extrême gauche, manifeste avec la « question juive » de Marx et patente ensuite dans le mouvement communiste et socialiste, a retrouvé avec Israël une sorte de virginité. Comme le disait Jankélévitch, l’antisionisme permet aujourd’hui « d’être démocratiquement antisémite ». Edwy Plenel, par exemple, ne manque pas de grands mots pour condamner l’extrême-droite. Mais il a lui-même abrité Mehdi Meklat qui est, en toute logique historique, un nazillon des banlieues. 

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