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11 Décembre 2017 | 23, Kislev 5778 | Mise à jour le 11/12/2017 à 18h56

16 décembre - Chabbat Mikets : 16h36 - 17h49

Rubrique Culture/Télé

Pierre Bénichou : « Ma judéité, c’est refuser en tant que drapeau et revendiquer en tant que partie de moi-même »

« Je suis prêt à mourir si l’on me traite de sale juif »

Pierre Bénichou, alias Beau Pedro, roi du tango, signe un recueil de très beaux portraits écrits au fil de sa carrière de journaliste. Morceaux choisis (et coupés !) d’un savoureux monologue…

Actualité Juive: Merci de répondre aux questions d’Actualité Juive, vous qui ne manifestez guère de proximité avec la communauté  !

Pierre Benichou : Je suis prêt à mourir si l’on me traite de sale juif mais je n’aime pas beaucoup ce qui est communautaire. Par pudeur. Brandir sans cesse l’antisémitisme est un crachat sur nos martyrs, même s’il y a évidemment, dans beaucoup d’écoles, des petits cons qui professent des horreurs. Le spectacle d’Auschwitz, je ne pense qu’à ça, chaque jour. Mon grand-père a été symboliquement lapidé par la synagogue d’Oran, parce que je n’avais pas été « baptisé ». Comme vous pouvez l’entendre, je n’ai pas des sentiment très simples à l’égard de la communauté…


A.J.: Et si l’on qualifiait ces portraits de « Hevra kadicha littéraire», toilette funéraire de personnalités que vous confiez avoir tenu à rédiger vous-même ?

P.B. Chez nous, on disait « le laveur ». Mon grand-père maternel était un irréductible libre penseur. La nuit où son frère est mort, il a fait chercher son ami médecin. Loin d’eux l’idée de suivre le rituel juif et pourtant ce dernier lui a murmuré : « Dis-lui le Chema ». Il ne lui a sûrement pas récité le Chema, peut-être ne le savait-il même plus… Ma judéité, c’est refuser en tant que drapeau et revendiquer en tant que partie de moi-même.


A.J.: « Beau Pedro » semble plus proche des « marchands d’émotion » que du provocateur des « Grosses Têtes »…

P.B. Les gens sont différents de l’image qu’ils donnent. C’est sans doute chez moi une défense contre l’hypertrophie de l’émotion. « Le seul bien qui me reste au monde est d’avoir quelquefois pleuré » disait Musset. 


A.J.: Quant au titre…

P.B. J’ai le génie des titres, je l’avoue !


A.J.: Certes, mais c’est une phrase entendue un samedi au lycée d’Oran, pour les élèves autorisés à « faire synagogue »…

P.B. Personne n’osait obliger les écoliers juifs à être présents chabbat. Ils avaient tous tellement aimé les Juifs, entre 1941 et 1944… Tu parles ! 


A.J.: Vous comparez la mort à une « rafle », en écho au Vel d’Hiv…

P.B. C’est l’obsession absolue. Je me dis qu’un jour peut-être mon petit-fils dira, comme d’autres : « Ils font chier avec leurs histoires ». J’essaie de penser à la phrase de Ben Gourion : « Enfin un peuple comme les autres ». J’essaie mais je n’y arrive pas.


A.J.: Parmi les figures à l’honneur se trouve Jean Castel, mort à « l’âge de ceux qui auraient pu vendre du beurre aux Allemands et qui ont caché des Juifs »…

P.B. La preuve qu’il existe une liberté sartrienne. Si le titre de Juste a été inventé, c’est bien pour des gens comme lui. Gainsbourg pleurait tout le temps quand on parlait de la Shoah. Il est bien, hein, l’article sur Gainsbourg…


A.J.: Le portait de Marguerite Duras est l’un des plus émouvants. Elle déclarait :« Je ne suis jamais tout-à-fait sortie de ce territoire-là, celui des juifs, de leur massacre »…

P.B. J’étais très ami avec elle. Beaucoup de ce qu’elle disait m’énervait, sauf sur les Juifs. J’ai sur elle la plus belle histoire d’antisémitisme du monde. Pour que son mari Robert Antelme, que Mitterrand avait ramené mourant de Buchenwald, pût manger de la viande rouge trouvée au marché noir, elle a dû, après âpres négociations avec le commerçant en face de chez elle, louer son hachoir une demi-heure chaque jour… 

Pour sauver un héros !


A.J.: Le portrait consacré à Pierre Goldman raconte comment, le jour où vous le rencontrez, le demi-frère de Jean-Jacques disserte sur la judéité assumée comme « impasse absolue »…

P.B. C’était une boutade. Il était, comme Albert Cohen, de plus en plus pratiquant et de moins en moins croyant. Dans son landau, ses parents avaient caché des armes destinées à tuer des Allemands. Jusqu’au jour où il a connu les Noirs avec lesquels il a fait ses hold up et dont il disait « Il y a plus juifs que nous ». Il se voulait héros et voyou juif, comme son idole, Marcel Rayman.


Pierre Benichou, « Les absents, levez le doigt », Grasset, 144p, 15,90 euros

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